Festival de Cannes: l’autre «Saint-Laurent»

Loin du biopic traditionnel auquel s’apparente davantage le film de Lespert, Bonello a choisi de raconter, et surtout de mettre en scène, la plus folle et la plus tortueuse décennie de la vie du grand couturier, vouée à une immense gloire et à une sombre descente aux enfers.

Comme pour « L’Appolonide – Souvenirs de la Maison Close » (2011), Bonello a travaillé une esthétique très sophistiquée, kitch et choquante, qui magnifie les décors, les couleurs, les costumes et la grande musique d’opéra, ce qui pour un tel sujet, était particulièrement approprié. Ce pour quoi aussi le film sera sans doute décrié mais Bonello a au moins le mérite d’assumer son propre univers visuel.

À Cannes, Bertrand Bonello a dû répondre cent fois à la même question :

« Pourquoi un autre film sur Yves Saint-Laurent et surtout presque simultanément ? »

« Notre projet était chronologiquement antérieur à celui de Lespert qui est arrivé par la suite avec le même sujet et a d’emblée obtenu le soutien de Pierre Bergé. Par contre, nous n’avons reçu aucune aide, nous n’avons eu accès à aucun document, décor, costumes, etc. Nous avons donc du tout réinventer et tout reconstruire, faire appel à des collectionneurs, remonter un atelier de couture, reconstituer les dessins, retrouver des tissus similaires, recomposer l’appartement principal, etc. Il a fallu vraiment repartir à zéro et tout refaire. Par contre, cela nous a donné pleine et entière liberté de faire le film dont nous avions envie sans que personne ne nous interdise quoi que ce soit. Notre ambition était de faire un film sur Yves Saint-Laurent à notre manière et selon des choix clairement définis, liés par exemple à une période bien précise, la décennie la plus riche, la plus passionnante, la plus audacieuse de l’époque, entre 1967 et 1976, un formidable moment moment pour l’épanouissement de la mode et l’explosion des mœurs. En ces 10 ans, Saint-Laurent avait tout dit, tout vécu, tout créé ! »

« Votre film est construit sur de nombreux contrastes ? »

« Oui, je n’ai jamais voulu situer mon propos dans une évolution progressive ou selon un principe de narration traditionnelle. J’ai travaillé presque systématiquement le contraste en forçant le rapprochement de choses qui s’opposent, tant au niveau du contenu que de la forme pour donner un maximum de relief au film et pour révéler toute la complexité (et la contradiction !) d’un homme en quête d’absolu et dont l’insatisfaction engendrait une volonté permanente de dépassement dans son processus de création. »

Gaspard Ulliel : « Un acteur doit mesurer ses limites pour mieux les dépasser »

C’est Gaspard Ulliel qui interprète et transcende le rôle de Yves Saint-Laurent.

« Comment êtes-vous entré aussi pleinement dans ce personnage ? »

« Au départ, je me suis beaucoup documenté non seulement sur le couturier de génie, son travail, son entourage mais aussi sur le caractère et la personnalité de l’homme que j’ai perçu sombre, égaré, sans doute écorché intérieurement, en « addiction permanente ». J’ai été le plus loin possible pour me l’approprier totalement et surtout le rendre juste et vrai, bien au-delà de l’imitation ou du mimétisme. Pour ce faire, Bertrand m’a accompagné dans ma démarche bien plus qu’il ne m’a dirigé. Ce fut un travail organique, sans rationalité. De plus, j’ai eu la chance d’avoir Jérémie Rénier avec moi (dans le rôle de Pierre Bergé) que je connais depuis très longtemps et avec qui j’ai une parfaite et intime complexité. Même dans les moments les plus délicats, j’ai voulu découvrir mes limites d’acteur pour mieux les repousser. Ce ne sont pas les scènes liées explicitement aux amours homosexuelles de Yves Saint-Laurent (les caresses avec Jérémie Rénier, les baisers avec Louis Garrel) qui m’ont créé problème, mais plutôt son côté fondamentalement dépressif et sa dérive permanente, en dehors du monde et de lui-même. Mais certains moments d’émotion m’ont parfois porté à un véritable état de grâce. »