Accueillir les réfugiés, c’est "notre devoir d’être humain" dit l’évêque de Tournai

On a le sentiment que le diocèse de Tournai a été discret sur l’affaire des réfugiés?

«À propos de la caserne Saint-Jean, avant le 15 août, comme Évêque, je n’avais pas à prendre position dans ce qui était devenu une affaire politique contre le secrétaire d’État à l’immigration (le N-VA Théo Francken, NDLR). J’étais en vacances aussi, mais je suivais le sujet sur le site de la RTBF. Quand je suis revenu le 15 août, j’ai prêché à la cathédrale sur le sujet. Pas mal de gens sont venus me remercier. Le vent avait tourné entre-temps, y compris à la ville de Tournai. Le bourgmestre faisant fonction (Paul-Olivier Delannois, NDLR) avait dit clairement qu’on allait tout faire pour les accueillir, même s’il n’était pas d’accord avec la manière dont les choses lui avaient été présentées par le secrétaire d’État

Quel a été le sens de votre prêche?

«C’est tout simple. On est en face de personnes qui fuient un territoire, où il n’y a plus les moyens de continuer à vivre. En tant que parents, on espère ce qu’il y a de meilleur pour ses enfants. Par ailleurs, il y a dans ces groupes des minorités religieuses: quand il faut se convertir de manière forcée, il va de soi qu’on fuit. Il y a là aussi des familles pour lesquelles c’est difficile depuis des années. Ils ont vu comment vivaient leurs parents et grands-parents. Quand on n’a plus de ressources, on est obligés de partir. Certains d’entre eux font confiance à des passeurs dont certains sont des criminels : on viole, on rançonne. Ils arrivent en Europe s’ils ont de la chance. En racontant cela, en les accueillant, on fait notre devoir en tant qu’être humain, pas seulement en tant que catholique. Il faut accueillir les gens dans la détresse, surtout quand il y a danger de mort pour eux. Il faut le faire en cohérence avec les institutions publiques.»

Les prêtres, les institutions religieuses du diocèse sont-ils invités à faire passer un message?

«Notre devoir est de dire ce que dit l’Évangile. J’écoutais un débat sur Bel-RTL. Deux femmes s’exprimaient: l’une disait qu’il fallait s’occuper des pauvres en Belgique et se demandait qui allait payer pour les réfugiés. Et l’autre disait que c’était des gens qui n’en pouvaient rien, qui fuient une situation de guerre et qu’il fallait se reporter aux guerres 14-18 et 40-45, lorsque beaucoup de gens ont fui dans le Midi de la France, où heureusement où nous avons été accueillis. Mon devoir est de dire que quand on compare avec ce que nous avons vécu lors des guerres du XXe siècle, nous sommes bien placés pour comprendre les familles qui doivent fuir une situation de guerre.»

Les messages de haine sur les réseaux sociaux à l’égard des migrants vous surprennent-ils?

«Non. Nous vivons une situation économique difficile. Beaucoup de jeunes n’ont pas d’emploi. Le gouvernement fédéral et les autres gouvernements sont obligés de changer certaines choses. Je comprends que ceux qui auront moins d’allocations soient tentés de faire la comparaison avec ceux qui viennent de l’extérieur. On préfère que les enfants à soi aient du travail. Je comprends les réactions de personnes qui sont elles-mêmes dans le besoin. Par contre, je ne comprends pas la réaction de ceux qui ont suffisamment pour vivre et qui ont un certain standing.»

Beaucoup prétendent qu’on fait plus pour les réfugiés que pour les SDF…

«C’est faux. J’ai parlé de cela, bien avant les grandes vacances, avec Paul-Olivier Delannois qui me racontait un peu tout ce qui avait déjà été fait pour les SDF, pour les jeunes drogués dans les rues de Tournai. Il me donnait des exemples concrets et me disait qu’aider les personnes dans ces situations-là n’était pas si simple, parce que des gens refusent l’aide proposée. Il y a en Belgique des quantités de service qui font le maximum pour accueillir les SDF, comme Caritas qui travaille pour les pauvres de chez nous et pour les réfugiés. Mais, de manière générale, je suis quand même en admiration devant l’accueil de la population envers les réfugiés. Les gens sont là pour aider: coiffeurs, traducteurs, enseignants… La Belgique a un grand savoir-vivre.»

Vous retenez davantage la qualité de l’accueil que les messages de haine?

«Oui, tout à fait. Quand on regarde l’histoire de la Belgique, c’est un territoire où il y a eu beaucoup de passages et de guerres. Depuis le 19e siècle, où nous nous sommes stabilisés, nous n’avons fait qu’accueillir les gens de partout. Les Italiens après la deuxième guerre mondiale, les Marocains et les Turcs dans les années 60, etc. Il y a encore eu depuis des vagues de migrants: il suffit de parcourir les rues de Bruxelles pour s’en rendre compte. Au début, c’est difficile, il faut s’adapter, il faut changer les habitudes. Il y a une mosaïque de convictions religieuses. Mais quand on regarde des décennies après, c’est une richesse. L’émigration ne change pas seulement le sang, mais elle transforme aussi la culture. Quand il y a des rencontres positives, c’est un plus. Certains partis politiques demandent de fermer les frontières: tout d’abord cela ne réussit jamais, puis c’est une attitude de défense qui a à la longue des effets nocifs sur l’ensemble de la population. Imaginez une famille où l’on dirait ‘vous vous mariez uniquement entre vous’, cela ne marcherait jamais. Il faut accepter le mélange: c’est la vie.»