«La Chambre Vide», un documentaire sur les mères d’enfants partis en Syrie

« La Chambre Vide », c’est celle de Sabri, chez ses parents, à Vilvoorde. Celle où sa mère, Saliha Ben Ali, entre et observe les objets inanimés, refait le lit dans lequel personne n’a dormi depuis longtemps. Sabri ne reviendra pas, il ne fêtera jamais ses 20 ans. « Il avait dit qu’il allait à un mariage », soupire sa mère. Ce jour d’août 2013 pourtant, ce n’est pas une cérémonie qu’il va rejoindre, mais la Syrie, pour combattre auprès des djihadistes. Saliha montre à la caméra de la réalisatrice bruxelloise Jasna Krajinovic les photos et les messages que Sabri lui envoie depuis la Syrie, les yeux embués. Son fils est mort quelques mois après son arrivée au Moyen-Orient, en décembre 2013. Depuis, la famille Ben Ali vit dans la douleur et la révolte. Des émotions capturées à brut dans le cinquième documentaire de Jasna Krajinovic, « La Chambre Vide ».

« Dans mes films, il y a une sorte de fil rouge autour de la guerre », explique la réalisatrice. « J’ai réalisé le film « Un été avec Anton », où un jeune garçon russe passe des vacances dans un camp miliraire. J’ai suivi son endoctrinement. J’ai vu qu’on mettait des graines de haine dans le cerveau des jeunes. Quand je suis rentrée en Belgique, j’ai vu les départs de jeunes en Syrie et remarqué que c’était tout à fait la même chose. »

Jasna Krajinovic a travaillé trois ans sur « La Chambre Vide ». Il a fallu gagner la confiance de familles endeuillées qui se sentent également profondément stigmatisées, comme une double peine. « Je trouvais intéressant de voir comment les familles vivent ce drame de l’intérieur. Il pourrait s’agir de n’importe quelle famille, cela peut arriver à tous », insiste la réalisatrice.

Le documentaire suit le quotidien de la famille Ben Ali, qui a quitté Vilvoorde pour vivre en région bruxelloise. On voit des scènes de la vie quotidienne, les repas en famille, des rires même entre les parents et les enfants, mais toujours, on sent le poids de l’absence du fil parti et mort en Syrie. Le corps de Sabri est en Syrie, pour les autorités belges, il n’est pas officiellement mort, mais « présumé mort ». Une tragédie pour les proches, qui ne peuvent se recueillir et faire leur deuil.

Saliha est une mère engagée. Elle témoigne régulièrement sur son histoire, avec parfois les larmes aux yeux, au parlement flamand, lors de colloques, dans les médias, dans des classes. Elle appelle à la reconnaissance d’un statut de victime, pour les proches, mais pour les jeunes eux-mêmes, qu’elle estime victime de recruteurs extrêmistes. Elle espère que sa parole, comme celle d’autres mères d’enfants partis en Syrie et qui se retrouvent régulièrement pour discuter et se soutenir, permettra d’empêcher certains jeunes de partir. Son combat à elle.

« Si j’ai décidé de me recentrer autour de Saliha et de son combat, c’est parce que j’ai été touchée par l’énergie de ces gens, qui font des associations de soutien pour les parents et pour les jeunes. Je trouve cet engagement auprès de la société incroyable, et pourtant pas du tout mis en avant », conclue Jasna Krajinovic.