"La piel que habito": Almodovar Frankenstein ou Docteur Maboule ?

Le bel hidalgo incarne aujourd’hui un chirurgien esthétique qui cherche à venger la mort de sa femme en greffant de la peau sur un sujet cobaye. Transgénèse, bioéthique, évolution de la science ? Almodovar planche sur le sujet. Alors, Frankenstein ou Docteur Maboule ? C’est en tout cas avec ferveur et passion qu’il a longuement parlé de son film.

Avez-vous voulu revisiter le mythe de Frankenstein ?
Pedro Almodovar : Je ne me suis rendu compte du rapport à Frankenstein qu’après avoir vu mon film terminé. Mais c’est vrai qu’il y a une résonnance avec cette mythologie. C’est la lumière qui a donné naissance à Frankenstein. Aujourd’hui, ce sont les manipulations génétiques qui créent quelque chose. Oui, Frankenstein est le bienvenu !

Les personnages ont des liens de sang entre eux. Le thème de la famille semble important pour vous ?
Pedro Almodovar : J’aimais bien cette idée d’appartenance des personnages à une même famille. Une famille sauvage, complètement indépendante. Je veux dire indépendante de l’éducation espagnole, différente de la tradition judéo-chrétienne dans laquelle j’ai grandi.

Pourquoi avoir construit votre film comme un thriller ?
Pedro Almodovar : ça correspond à une période de ma vie personnelle. A d’autres périodes, j’ai tourné une comédie ou un mélodrame, je change. Je parviens ainsi à réunir et à accéder à d’autres formes de cinéma. Ça me donne plus de liberté. Je ne suis pas obligé de respecter les règles propre à un genre déterminé.

Quelles ont été vos références pour réaliser un tel film ?
Pedro Almodovar : J’ai pensé à Fritz Lang et j’ai voulu faire un film à sa manière. J’ai même voulu faire un film en noir et blanc, et muet !  Et puis il y a « Les yeux sans visage » de Georges Franju. C’est un film que je connais par cœur et la seule référence claire que je puisse évoquer. Mais finalement, j’ai fait un film à moi, qui m’est propre.

Peut-on qualifier votre film de fantastique ?
Pedro Almodovar : Non. Je parle de transgénèse c’est-à-dire de quelque chose de très réel aujourd’hui. Mon frère m’a aidé en faisant des recherches sur le sujet. La transgénèse est une expérience bien réelle de nos jours, pas dans le film de Franju.

Ne peut-on pas redouter des dérives dans l’usage qui peut être fait de certaines évolutions scientifiques ?
Pedro Almodovar : Les expériences en la matière sont bien encadrées par la bioéthique pour éviter, par exemple, des tentatives de fusion entre gène humain et gène animal. La transgénèse est utilisée dans les fibres de vêtements ou dans le domaine de l’alimentaire. A Grenade, il y a un laboratoire qui travaille sur la création d’une peau artificielle. Ça, ce n’est pas de la science-fiction, c’est une réalité.

La science et l’art peuvent-ils cohabiter harmonieusement ?
Pedro Almodovar : Le personnage interprété par Elena va renaître à la vie grâce à la science. Mais elle renaît aussi à la vie du jour où elle voit à la télévision les œuvres de Luis Bourgeois. Elle se met, elle aussi, à créer des poupées à partir de ses propres vêtements. Demain, on pourra choisir d’effacer tel gène pour que notre enfant ait ou n’ait pas telle ou telle caractéristique. La science avance à son propre rythme et nous amène devant une sorte d’abime auquel il faut rester attentif.

Festival de Cannes, Pierre Germay.