Le secteur du cargo aérien en Belgique dénonce des mesures mettant en péril son avenir

L’avenir du cargo belge et européen est menacé et, avec lui, l’emploi de centaines d’Européens. Tel est le cri d’alarme lancé lundi par la Belgian Cockpit Association (BeCA) au regard de plusieurs dossiers qui agitent le secteur. L’association des pilotes s’en est notamment prise aux droits de trafic accordés l’an dernier à Ethiopian Airlines mais aussi aux opérations «illégales» des opérateurs cargo américains UPS et FedEx en Europe. Le projet de la Commission européenne d’amender une réglementation protégeant l’industrie aéronautique est également dans leur ligne de mire.

La BeCA a donc tout d’abord dénoncé les droits de trafic permanents accordés par l’ex-ministre de la Mobilité Jacqueline Galant en février 2016 à Ethiopian Cargo, filiale de Ethiopian Airlines, lui permettant de transporter du fret depuis la Belgique vers n’importe quel aéroport dans le monde (jusqu’à 28 vols par semaine). Dans la réalité, selon l’association de pilotes, la compagnie africaine opère comme une société basée en Belgique, par où passent plus de 55% de ses activités cargo. Tout cela sans être soumise aux mêmes contraintes fiscales et sociales que ses équivalents belges, déplore-t-elle.

Ethiopian, à 100% aux mains de l’Etat africain, avait menacé il y a deux ans de quitter le pays pour s’installer à Maastricht, aux Pays-Bas, faisant miroiter la perte d’environ 400 emplois. Or, la compagnie a bien créé des centaines d’emploi «mais en Ethiopie», constate Didier Moraine, membre de la BeCA. En Belgique, moins de vingt postes de travail ont vu le jour et concernent de la manutention. «Une même liaison long courrier basée ici créerait des centaines d’emplois chez nous», explique-t-il.

Dans le cadre de ses droits de trafic, la compagnie africaine peut faire passer ses avions par la Belgique avant que ceux-ci ne continuent leur route vers une autre destination dans le monde. Une partie de la marchandise peut alors y être déchargée, mais pas l’entièreté de la cargaison si c’est pour ensuite remplir l’avion à nouveau et lui faire poursuivre sa route vers sa destination finale. Mais c’est pourtant ce qu’elle fait dans la réalité, déplore-t-on. Toutes les administrations nationales doivent limiter la quantité de fret chargée ou déchargée. «Mais la Belgique ne le fait pas», accuse M. Moraine.

La lettre d’intention ("memorandum of understanding") signée entre les autorités belges et éthiopiennes, grâce à laquelle la compagnie aérienne a reçu ses droits de trafic permanents, parle de réciprocité. «Quand ils ont accès à notre marché, nous devons en avoir au leur. Théoriquement, c’est le cas, mais pas dans la pratique. En fait, Ethiopian est venu en Belgique prendre des parts de marché à des conditions qu’on ne peut pas concurrencer», résume Didier Moraine, qui demande dès lors que ce mémorandum «illimité et sans contrôle» soit revu.

Les activités «illégales» d’UPS et de FedEx sont également dans le collimateur. En vertu des accords signés entre l’Europe et les Etats-Unis, les compagnies américaines ne peuvent organiser de service ’tout-cargo’ en Europe qui ne ferait pas partie d’un service desservant leur propre pays. Une réglementation qui n’est pas respectée, a pu démontrer la BeCA. La Commission européenne se réfugie cependant derrière une interprétation «ultra-libérale» des textes, selon l’association de pilotes.

Celle-ci prévient d’un risque de voir de plus en plus de pilotes américains s’installer sur le Vieux Continent à des conditions de travail auxquelles les Européens ne savent répondre et, par corollaire, que davantage d’avions américains transportent du cargo au sein de l’Europe, au détriment de l’emploi local.

De leur côté, les Etats-Unis bénéficient toujours d’une législation protectionniste sur le contrôle de leurs compagnies aériennes, ce qui empêche d’avoir un accès réciproque au marché américain. «Cet accord est déséquilibré. Les Etats-Unis agissent illégalement. Il n’y pas de réciprocité ici non plus et il s’agit d’une libéralisation à sens unique», estime la BeCA, pour qui «l’Europe perd peu à peu la maîtrise de ce secteur stratégique et devient dépendante des mastodontes US du secteur».

Enfin, la Commission européenne souhaite amender une disposition de la réglementation sur le ’wet leasing’, soit le fait pour un avion non-européen et son équipage d’opérer provisoirement pour une compagnie européenne. Une limite de temps y est appliquée mais l’exécutif européen souhaite lever celle-ci. Une mesure qui ferait basculer toute l’industrie aérienne européenne dans un système sous pavillon de complaisance, craint la BeCA. «C’est du suicide», tonne-t-elle.

D’après celle-ci, la Commission européenne essaie de passer en force, en demandant un mandat au Conseil européen plutôt qu’en passant par le Parlement. «Un déni de démocratie», dit l’association. Une démarche qui peut cependant être stoppée par une minorité de blocage de la part de plusieurs Etats membres. La Belgique s’y était opposée une première fois il y a quelques mois. La BeCA appelle le gouvernement à répéter son veto et à demander une étude d’impact, alors qu’une décision en la matière pourrait tomber ce jeudi.