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Paddock: Philippe Adams, de pilote en Formule 1 à moniteur d’auto-école

Philippe Adams avec Marika, une de ses élèves.
Philippe Adams avec Marika, une de ses élèves. - D.R.

Philippe Adams est né avec une cuiller en argent en bouche. Tout semblait écrit pour tracer l’itinéraire d’un enfant gâté: Bernard, son père, a érigé Futurhome, une société prospère de la région de Mouscron spécialisée dans la construction de maisons clé sur porte. Passionné de sport automobile, il sponsorise des pilotes de renom tels que Jean-Louis Dumont (rallye), Thierry Boutsen (24 Heures du Mans) ou Thierry Tassin (monoplace). Philippe, l’un de ses fils, se met vite au karting puis à la monoplace avec un succès certain. On le retrouve notamment dans le championnat japonais de Formule 3 (en 1991) puis dans le très disputé championnat anglais, toujours en F3, l’année suivante où il termine deuxième.

«Je me suis battu contre quelques-uns des plus grands pilotes de l’époque», évoque Philippe Adams. «Schumacher, Hakkinen, Hill, Salo, Frentzen… C’était autre chose que ces pilotes russes ou thaïlandais sortis de nulle part et qu’on trouve en Grand Prix aujourd’hui.»

«Il m’a manqué un vrai manager»

Pourtant, les prestations de Philippe ne suffisent pas pour toucher le Graal, cette sacro-sainte F1 qui fait rêver. «Il m’a manqué un vrai manager, un homme capable de me vendre auprès des équipes de renom.»

Dans la société familiale, on est obligé de réduire la voilure côté sponsoring. Les affaires marchent moins bien; Bernard Adams est dans le collimateur du fisc. Qu’importe: comme s’il s’agissait d’un baroud d’honneur, Philippe et son entourage parviennent à trouver un accord avec l’écurie Lotus moribonde pour disputer les Grands Prix de Belgique et du Portugal en 1994. «Il a fallu amener 250.000 € à l’équipe», évoque le pilote contraint à l’abandon dans les deux courses. «Mon frère a mis sa maison en garantie pour cautionner le chèque.»

Dans sa Lotus au Grand Prix de Belgique 1994.
Dans sa Lotus au Grand Prix de Belgique 1994. - D.R.

On se souvient aussi d’un épisode risible. La famille Adams avait évoqué le soutien de grosses sociétés belges dont Electrabel pour amener Philippe sur la grille de départ de Francorchamps. Un huissier de justice avait sommé la compagne du pilote d’enlever ce logo de la combinaison du pilote «cousu par erreur». Lors de la parade, quelques minutes avant la course, les nerfs de notre compatriote lâchent. «J’avais conscience de vivre un rêve éveillé grâce aux énormes sacrifices de mon entourage. Quand le speaker s’est adressé à moi, j’avais la gorge nouée, je pleurais.»

3.000 voitures vendues en quinze ans

Les prémices d’une descente aux enfers. Les ennuis financiers du père le conduisent un moment en prison, la société est liquidée, son fils se retrouve sans le sou.

«J’ai entamé un long chemin de croix», se souvient Philippe. «Une pension alimentaire à payer, pas de boulot. Pour m’en sortir, j’ai vendu du savon en faisant du porte-à-porte. Mon frère m’a logé, blanchi, nourri pendant trois mois. J’ai ensuite trouvé un meilleur job: commercial dans une concession Seat. Les premiers mois, je n’avais pas de voiture de fonction. Je me levais à 5h00 du matin pour marcher une demi-heure vers la gare. Je fermais le garage à 19h00 et je faisais le chemin dans l’autre sens.»

L’homme puise dans cette situation une motivation rare. «En 15 ans, j’ai vendu plus de 2.500 Seat neuves et 500 d’occasion», sourit-il.

Passé un moment dans une concession Citroën de l’autre côté de la frontière toute proche, Philippe Adams s’est trouvé une autre vocation il y a quelques années.

«A 48 ans, je suis retourné en classe avec mon cartable et mes collations», s’amuse notre interlocuteur. «Pendant un an, à raison de 8 heures par jour et cinq jours par semaine, j’ai suivi, côté français, la formation d’enseignant à la conduite. J’avais dix examens à passer. Je les ai tous réussis. Avec ce diplôme, je peux faire des audits en entreprise pour analyser le comportement des employés qui roulent avec des véhicules de service. Cela va des excès de vitesse à l’éco-conduite en passant par le comportement au volant.»

Mais l’essentiel du temps, c’est en passager d’une voiture d’auto-école que Philippe le vit. «L’apprentissage de la conduite génère souvent beaucoup de stress chez les apprentis-conducteurs. Quand je leur dis que je suis un ancien pilote, que j’ai disputé deux Grands Prix en Formule 1, cela les rassure. Ils se sentent en sécurité. Je sors aussi du cadre strict: je leur donne des notions de trajectoire, de freinage d’urgence, d’anticipation pour moins consommer…»

Ce qui frappe, c’est l’énergie du bonhomme. Malgré un parcours chaotique qui en aurait ébranlé pus d’un, Philippe Adams a conservé, à 50 balais, l’enthousiasme qu’on lui connaissait à l’adolescence. «J’ai eu la chance d’avoir une carrière exceptionnelle en sport auto. Je fais partie des rares privilégiés qui ont roulé en Formule 1. Avec mon père qui a 76 ans, on évoque souvent cette période avec joie. Ni lui ni moi n’avons de regrets et nous savourons chaque instant de la vie.»

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