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Pierre Rion : « Il n’y a pas un mois sans un nouveau vigneron en Wallonie »

Pierre Rion fait partie des pionniers : il a planté ses premières vignes en 1990
Pierre Rion fait partie des pionniers : il a planté ses premières vignes en 1990

La culture de la vigne (pour le vin) en Belgique, et en Wallonie en particulier, n’est pas nouvelle. « Charlemagne a amené le vin vers l’an 800. Il a encouragé les moines à faire du vin pour ramener les gens vers le culte », explique Pierre Rion, président de l’Association des Vignerons de Wallonie et un des précurseurs en la matière. « Aux 14e et 15e siècles, il y avait pas mal de vignes. Joseph Halkin, géographe, avait parlé de plus d’un million de bouteilles en 1470. Puis, on a connu un déclin en raison de la mini période glaciaire. La vigne a pratiquement disparu de nos régions au 16e siècle », ajoute Pierre Rion.

Pour ce qui est de l’histoire contemporaine du vin en Wallonie, il faut remonter à la fin des années 50, en région liégeoise, avec Charles Henry et Charles Legot qui avaient quelques centaines de pieds et qui faisaient du vin pour eux et pour leurs amis. « Puis, il y a eu ceux que j’appelle les pionniers dont je suis. En 1990, j’ai planté 100 pieds de vignes dans mon jardin parce que le seul vin que je n’avais pas était celui que je n’avais pas fait. Avec Etienne Rigo, un voisin agriculteur et ami, on a rendu visite à Charles Henry et on a démarré sur un terrain de 1 hectare et demi puis sur 4 hectares. On a créé le Domaine de Mellemont, à Thorembais-les-Béguines, avec François Vercheval, en 1993 », ajoute l’homme dont la notoriété était bien établie puisqu’il était, à l’époque, le patron de la société IRIS, un grand nom de l’informatique installé à Louvain-la-Neuve. Aujourd’hui, le Domaine de Mellemont reste un des vignobles de taille du Brabant wallon avec 4 hectares de cépages dits traditionnels: Pinot noir (le cépage emblématique de la Bourgogne), Pinot auxerrois (que l’on trouve surtout au Luxembourg) et Müller-Thurgau (un cépage qui ne développe son bouquet que dans les régions les plus septentrionales). Des variétés moins répandues comme le Sieger et l’Ortega complètent les cépages traditionnels.

Diversification patrimoniale

Fin des années ’90 arrivent sur le marché du vin wallon ceux que Pierre Rion appelle « les professionnels ». « Certains sont venus nous voir, ils ont réalisé qu’on pouvait faire du vin en Wallonie et en vendre. Des familles se sont lancées comme la famille Leroy avec le Vignoble des Agaises (et le succès du Ruffus) ou encore Philippe Grafé du Domaine du Chenoy qui ont, assez vite, été suivis par d’autres. On nous regardait un peu en riant, à l’époque », poursuit Pierre Rion qui voit ensuite arriver ceux qu’il appelle « les investisseurs ». « Ce sont ceux qui ont compris qu’on pouvait faire du vin un business, comme le Chant d’Eole à Quevy-le-Grand, le Château de Bioul ou encore des coopératives comme Vins de Liège. On est alors dans les années 2005-2010. Enfin, il y a eu les familles qui, dans les années 2010-2015 ont vu dans le vin une source de diversification patrimoniale, comme le Domaine de la Falize avec la famille de Mévius ou encore le Château de Bousval de Michel Verhaeghe de Naeyer ».

Pour Pierre Rion, entre les pionniers d’il y a 30 ans et les vignerons d’aujourd’hui, « on a vu se développer un écosystème grandissant avec, notamment, la création de formation de viticulteurs à l’IFAPME, le lancement d’une fabrication de fûts de chêne par un entrepreneur wallon ou encore la création prochaine d’un laboratoire œnologique d’analyses, à Andenne ».

Comment expliquer ce succès ? « L’Association des Vignerons de Wallonie a eu le soutien des Ministres de l’Agriculture, René Collin puis Willy Borsus, qui l’aident à dynamiser le secteur par une série d’actions. Depuis, il ne se passe pas un mois sans qu’on ne découvre un nouveau vigneron. On a doublé les superficies en 3 ans », note Pierre Rion. Les chiffres sont en effet impressionnants : la viticulture couvre désormais 441 hectares en Belgique dont près de 200 en Wallonie. La superficie a doublé entre 2015 et 2019 et presque quadruplé en l’espace de 10 ans. L’an passé, on a produit 747.000 litres, en Wallonie.

Combien sont les vignerons en Wallonie ? « C’est difficile à dire. Quelque 75% de la production wallonne est aux mains de quelques gros acteurs (dont le Vignoble des Agaises, le Chant d’Eole ou le Château de Bioul) et on compte une soixantaine de membres dans notre association, sans oublier tous les vignobles qui ne sont pas encore en production ».

Des vins de qualité

Pour ce qui est de la qualité du vin wallon, elle est indéniable. « Les vins du Nord de l’Europe sont peu chargés en alcool. Au niveau du terroir et du sol, il y a une grande diversité avec des sols calcaires, du limoneux, du sablo-limoneux, du schiste… On a 4 indications géographiques wallonnes : 3 appellations d’origine protégées (Côte de Sambre et Meuse, Crémant de Wallonie et Vin mousseux de Qualité de Wallonie) et une indication géographique protégée (Vin de Pays des Jardins de Wallonie) ».

L’avenir du vin wallon s’annonce donc radieux. « La consommation locale progresse et, petit à petit, l’horeca s’y intéresse aussi et le met à sa carte ailleurs que dans la partie « Vins du monde ». Les investisseurs sérieux s’y intéressent aussi et de plus en plus d’agriculteurs suivent une formation pour se diversifier en ce sens. Le Grand-Duché de Luxembourg produit d’excellents vins qu’il consomme quasi localement. Or, ils sont moins nombreux que nous et consomment leurs 13 millions de bouteilles. Si on veut faire comme eux, on devrait boire 91 millions de bouteilles. C’est un fameux potentiel », conclut Pierre Rion, conscient que l’avenir du vin wallon s’annonce sous les meilleurs auspices.

« Faire vivre nos terres de manière plus respectueuse de l’environnement »

Pour Michel Verhaeghe de Naeyer, le vin est une manière d’optimaliser son patrimoine
Pour Michel Verhaeghe de Naeyer, le vin est une manière d’optimaliser son patrimoine

C’est en novembre 2012 que Michel Verhaeghe de Naeyer se lance dans le vin, à Genappe, sous le nom du Vignoble du Château de Bousval. « Je voulais faire vivre les terres de ma propriété de manière plus respectueuse de l’environnement et de nous-mêmes. Produire quelque chose à partager entre nous, en famille. Je suis propriétaire terrien. C’était donc une manière d’optimaliser le patrimoine agricole et forestier que nous avons », explique-t-il. Il fait alors appel à un géologue pour étudier la qualité du sol avant d’entamer, en 2012 donc, une mise au repos de 2 ans des terres et d’en effectuer le drainage (2,5 kilomètres de drains). Au final, il plantera 58.000 pieds sur 5,2 hectares. Il produit ce qu’on appelle du vin tranquille (pinot gris, chardonnay et pinot noir), travaille en bio (il le sera officiellement début d’année prochaine) et en biodynamie pour respecter davantage la nature. L’ambition prioritaire s’inscrit, on l’a dit, dans une vision respectueuse du sol.

L’avenir du vin wallon

« Faire un vin de qualité dans un environnement de qualité, qui puisse être non du Bourgogne, non un vin d’Alsace ou d’Autriche mais un vin du terroir de Bousval », poursuit Michel Verhaeghe de Naeyer qui croit bien évidemment dans l’avenir du vin wallon. « Sinon, je n’aurais pas investi en temps et en énergie », dit-il, en riant. « On ne se lance pas dans le vin pour 5 ou 10 ans. Il faut déjà au moins 7 ans pour produire les premiers vins. Je ne pense pas non plus que ce soit un effet de mode. C’est davantage une prise de conscience de nos agriculteurs et propriétaires terriens qui ont envie de valoriser au mieux les terres wallonnes et de produire quelque chose de qualité », conclut Michel Verhaeghe de Naeyer qui a récemment planté des noyers bio et prochainement des poiriers pour fabriquer, à terme, un alcool à base de poires et de noix.

Un vin qui rend hommage au Seigneur Ruffus

Le Vignoble des Agaises est installé à Haulchin, près de Binche, au lieu dit « Les Agaises », sur un coteau très riche en calcaire, orienté plein sud et sur lequel régnait le Seigneur Ruffus, au 12e siècle. Il est né en 2002, à l’initiative d’un négociant en vins, Raymond Leroy, d’un agriculteur, Etienne Delbeke, d’un vigneron champenois, Thierry Gobillard, et de deux entrepreneurs, Michel Wanty et Joël Hugé. Avec ses 300.000 pieds de chardonnay, de pinot noir et de pinot meunier, répartis sur 30 hectares, il est le plus grand producteur de vins de Belgique. Sa particularité ? Il ne produit que des vins effervescents, sous le nom Ruffus.

« On est le premier en Wallonie pour la bulle. On a un sol très calcaire comme il y a dans la région de Reims. On n’est qu’à 90 kilomètres à vol d’oiseau de la Champagne. Il n’y a pas de raison qu’on n’ait pas une qualité équivalente », explique Arnaud Leroy, responsable commercial. « Dans la famille, on est négociant en vins depuis plusieurs générations et mon papa, Raymond, rêvait d’avoir son propre vignoble. Il lui manquait ce côté création et il voulait des vignes près de chez lui pour avoir ce contact quotidien avec la vigne ».

Son succès, comme le succès en général du vin wallon, il l’explique par plusieurs éléments. « Comme partout, le consommateur se tourne davantage vers les produits locaux et la qualité suit. Ce sont des vins légers, on n’a pas l’ensoleillement de la France ou de l’Italie mais pourquoi aller chercher ailleurs ce qu’on fait très bien chez nous ? L’avenir suivra, je pense, une courbe. Il n’y avait personne quand on a commencé et maintenant, on voit arriver de nouveaux vignobles. Pour moi, il y a un avenir pour le vin en Wallonie et pour tout ce qui va autour », note encore Arnaud Leroy.