Abonnez-vous pour 1€

Paddock: «Si j’étais né 30 ans plus tard, je ne serais jamais devenu champion du monde», confie Ari Vatanen

Le Finlandais a remporté le Paris-Dakar à quatre reprises (1987, 1989, 1990 et 1991).
Le Finlandais a remporté le Paris-Dakar à quatre reprises (1987, 1989, 1990 et 1991). - News

Jeudi dernier, alors que le rallye Monte-Carlo venait de démarrer, Ari Vatanen parcourait les chemins de terre bordant son exploitation agricole à allure réduite. Et pour cause, il était au volant de son tracteur. Un Valtra, la marque finlandaise qui a souvent soutenu les rallymen du pays, bien entendu.

Ari, quelles sont vos activités aujourd’hui ?

Pendant l’essentiel de ma carrière, j’ai pratiqué des métiers très particuliers comme pilote puis politicien. Aujourd’hui, je suis beaucoup plus sage et je suis revenu à des activités plus traditionnelles. Je me partage entre la ferme dans le sud de la France et la Finlande. Je suis aussi ambassadeur pour BMW. Avant que le coronavirus ne pourrisse nos vies, j’ai également eu le plaisir de retrouver l’ambiance du rallye de temps en temps. Ainsi, j’ai été invité à Madère mais aussi à la Carrera Panamericana au Mexique. Là, je roulais en qualité d’ouvreur. Je me suis régalé.

À une époque, vous avez été député européen. Vous n’êtes pas tenté de vous présenter aux prochaines élections ?

Non. Il y a un temps pour chaque chose. Celui-là est révolu.

La réflexion vaut aussi pour le prochain mandat de Président de la FIA. Vous vous étiez présenté la dernière fois…

C’est vrai et je n’ai pas été élu puisque Jean Todt a été reconduit dans ses fonctions. Là aussi, je vous répète qu’il y a un temps pour chaque chose. Qui sera le prochain Président à votre avis ?

Euh… On cite souvent le nom de David Richards…

Non, David (NDLR : il fut l’équipier d’Ari Vatanen lors de la conquête du titre mondial en 1981 puis bâtit l’empire Prodrive) m’a confié que ses activités ne lui permettraient pas d’assurer cette fonction. Je pense que le prochain patron de la Fédération qui gère le sport automobile à l’échelle mondiale, ce sera Mohammed Bin Sulayem. Il fut un rallyman de bon niveau en remportant des épreuves et des titres au Moyen-Orient.

Vous vous intéressez encore aux résultats du WRC ?

Le boulot à la ferme en priorité. Je ne suis pas constamment vissé à l’écran de mon GSM pour suivre les écarts. Ce n’est pas de mon âge (NDLR : 68 ans). Raison pour laquelle je vous ai demandé comment s’étaient déroulées les premières spéciales du Monte-Carlo.

Votre analyse ?

Pas une analyse, c’est trop tôt dans la saison, mais un constat : je suis triste de remarquer que l’écurie M Sport de Malcolm Wilson doive passer par des pilotes payants comme Gus Greensmith pour défendre les couleurs Ford en mondial. Dommage aussi que Teemu Suninen n’ait pu saisir sa chance en sortant dans la première spéciale. Et pendant ce temps-là, Esapekka Lappi reste à la maison. Il n’a pas trouvé de soutien financier suffisant pour disputer la saison. Franchement, je suis heureux d’être né en 1952 et d’avoir pu commencer à rouler en rallye avec des budgets raisonnables. Il est évident que si j’étais venu au monde en 1990, jamais je ne serais devenu champion du monde. Je n’aurais pas été capable d’amasser des sommes colossales pour avoir le droit de rouler en WRC.

Ce qui revient à dire que les voitures actuelles sont trop coûteuses ?

C’est évident. J’imagine que ces WRC doivent être fabuleuses à piloter. Elles sont aussi très spectaculaires et fiables. Chapeau aussi à la réglementation qui permet à des marques différentes de se battre au dixième de seconde. Sur ce plan, rien à redire. Par contre, les budgets sont devenus déraisonnables. Moi, j’aimerais revenir à des autos plus basiques : des propulsions, par exemple, qui seraient simples, très spectaculaires et beaucoup moins chères. La tendance à la réduction des coûts n’est, hélas, pas d’actualité. Surtout avec la nouvelle réglementation qui va imposer des moteurs hybrides.

Vous pensez que le sport automobile a un avenir ?

Bien sûr. Il existe une multitude de disciplines en sports mécaniques qui fascinent toujours autant le public et intéressent des milliers de pratiquants. Il ne faut pas céder au populisme de certains qui veulent supprimer tout ce qui a trait à la voiture. Aujourd’hui, trop de gens veulent interdire ce qu’ils n’aiment pas. Un manque flagrant de tolérance.

Si je gagne à l’EuroMillions et décide de vous offrir une course au volant d’une voiture performante, quelle épreuve choisirez-vous ?

Si c’est pour me battre pour la victoire, alors donnez-moi aussi le moyen de rajeunir d’une trentaine d’années. Et tant pis si j’abuse mais je choisirais deux épreuves : le rallye des 1000 Lacs, parce que cette épreuve demeure la référence pour les Finlandais, et le Dakar en version Afrique.

Le Dakar vous a marqué à ce point ?

C’est peu de le dire. J’ai adoré y rouler dans la version africaine. Cette course m’a permis de découvrir la beauté du désert. J’ai aussi pris conscience du privilège immense que j’ai eu de naître dans un pays riche comme la Finlande. En revenant de là, on apprécie le confort de base : avoir un toit, disposer de l’eau courante, de l’électricité, manger à sa faim… Si j’étais né à Tombouctou, mon destin aurait été tout autre. Depuis mes séjours en Afrique, je suis beaucoup plus sensible à la très grande pauvreté de ces gens, à leur détresse. Récemment, j’ai vu un reportage où on voyait des Libyens qui fuyaient leur pays. Ils sont conscients que la probabilité de perdre la vie en traversant la Méditerranée dans des embarcations de fortune est de 50 % mais ils tentent quand même l’aventure. Cela donne une idée de la situation catastrophique que ces gens vivent au quotidien. Quand on n’a pas d’espoir, c’est horrible. On ne peut pas cloisonner le monde comme on le fait.

Le Dakar en Arabie saoudite, ça vous tenterait ?

Pour le côté sportif, certainement. Les paysages sont superbes. Ce doit être un régal de piloter une voiture performante dans de tels décors. Par contre, je suis toujours perplexe quant au choix de pays qui ne sont pas de grandes démocraties. Le sport automobile n’a pas ce monopole. On l’a vu régulièrement en football, aux Jeux olympiques. Heureusement, les choses bougent. Ainsi, l’organisation de la Coupe du monde de hockey sur glace a été retirée à la Biélorussie, un pays dont le président fait arrêter et torturer les opposants au régime.

En 1985, vous avez failli mourir dans un accident lors du rallye d’Argentine. Cela a-t-il changé votre vision de la vie ?

C’est vrai qu’on peut être difficilement plus proche de la mort… Rita, mon épouse, prétend que mes oeillères se sont élargies. De manière générale, j’apprécie plus la vie, je me rends compte que c’est un cadeau magnifique qui peut vous échapper des mains en une fraction de seconde. Pour moi, cela reste un mystère. On a souvent tendance à croire que tout nous est dû alors que rien n’est éternel.

Vous ne nourrissez pas de regrets ?

Aucun. Sinon que j’aurais dû freiner 50 mètres plus tôt deux ou trois fois dans ma carrière. Plus sérieusement, je n’ai pas le droit d’avoir des regrets. J’ai eu, jusqu’ici, une vie extraordinaire, pas tout à fait classique. J’ai tout reçu et je me dis que je n’ai pas mérité ça. Surtout quand je constate l’effet de ma popularité sur certaines personnes. Quand des gens me reconnaissent dans un lieu public, certains tremblent ou n’arrivent pas à trouver leurs mots.

Notre sélection vidéo