«Il n’y a pas de génération sacrifiée, c’est idiot!»: le psychopédagogue Bruno Humbeeck s’inquiète par contre du décramponnage scolaire

«Les jeunes ont l’impression de vivre un arrêt sur image. «
«Les jeunes ont l’impression de vivre un arrêt sur image. « - E.Ghislain

« Il faut donner une perspective. On a une belle génération, à l’origine, désenchantée, qui s’engageait pour l’environnement et qui a été touchée par cette crise. Elle doit à présent se remobiliser. J’ai des difficultés à comprendre comment le politique gère la jeunesse. Je suis sidéré par le fait que l’on ne se mette pas à table avec eux. La pandémie a gelé le monde politique. »

Comment n’ont-ils pas pu être une force de lobby ?

« Il y a eu un effet de stupeur. Le deuxième confinement a été plus douloureux pour eux. Ils ont été engourdis. Ils n’ont pas été acteurs, mais « spectacteurs. ». »

Ils sombrent ?

« La pire question que l’on peut poser à un ado aujourd’hui, c’est « qu’est-ce que tu deviens. » Ils ont l’impression de vivre un arrêt sur image. Pour les plus jeunes, en dessous de 12 ans, c’est encore gérable. Je reproche un manque d’imagination. »

Que pensez-vous du terme « génération sacrifiée » ?

« Il n’y a pas de génération sacrifiée ! C’est inaudible et idiot. Aucune génération n’a été sacrifiée même celle de la guerre. Il y aura des retards d’instruction, mais ce n’est pas grave. Ils auront appris autre chose. On a eu des générations perdues quand des jeunes doivent partir à la guerre et y meurent. C’est le seul vrai sacrifice. »

Ce terme est même contre-productif selon vous ?

« Des gens de 50 ans parlent de « génération sacrifiée et les jeunes baissent la tête. Cela n’aide pas les jeunes à se relever. »

Vous dites qu’ils sont décramponnés ?

« Le retour de manivelle pourrait être dangereux. Aujourd’hui, il n’y a pas de décrochage scolaire, mais du décramponnage scolaire. C’est bien pire. Des élèves ne savent plus que l’école existe dans les zones urbaines. Leur manque de contestation est très inquiétant. »

Quelle solution ?

« La priorité à partir de mars ou avril : avoir des événements pour eux. »

On a perdu le combat contre les écrans ?

« Il ne faut pas être pour ou contre. C’est comme si on disait « on est pour ou contre le cartable. » Dans une société normalement constituée, on ne devrait plus avoir de cartable, mais des supports virtuels. Les jeunes ont utilisé le virtuel de manière intelligente pendant cette crise pour s’ouvrir à la vie. »

Sidérant…

Au fil de la discussion, il s’est inquiété d’autres sujets :

-« C’est sidérant de voir un JT qui ouvre sur le nombre de morts. On n’aurait jamais pu un jour imaginer cela sauf en temps de guerre. Tous les jours, on vous parle du nombre de morts. Cela crée de la sidération. »

-«Pour un enfant, un geste barrière cela ne veut rien dire, c’est un geste protecteur… On aurait dû parler de gestes protecteurs depuis le début dans les débats, c’est un message positif. C’est la façon dont on nomme les choses qui provoque l’adhésion. »

-« Les cours de récréation ont été selon moi un vrai problème. Les règles sanitaires y étaient difficiles à respecter. »

-« La fracture numérique est juste inadmissible. La fracture numérique, ce n’est pas le problème de l’école. Il faut foutre la paix aux directeurs d’école, mais plutôt se battre avec les communes. Ce sont elles qui doivent agir. »

– « Les jeunes ne sont pas menacés par le virus et pourtant, ils mettent leur vie entre parenthèses et ils paient l’addition la plus forte. Ils ont été très solidaires. »

«J’ai plus de 160 demandes en attente pour CyberHelp»

«Il y a une inertie flottante.»
«Il y a une inertie flottante.»

Comment l’empêcher ?

« C’est difficile de le décoder. Les parents ne voient rien venir. C’est culpabilisant pour eux. Il faut des espaces dans les écoles où les élèves peuvent dire ce qu’ils vivent. Il y a un critère commun à toutes les victimes, ils sont beaux. »

L’enfant peut agir ?

« Ils doivent pouvoir dire qu’ils sont victimes. L’application CyberHelp, est là pour cela. On peut arriver à 0 % de cyber-harcèlement. Toutes les écoles où le dispositif est en place le disent. On attend juste une intention politique. »

Elles ne font rien ?

« Je suis à ma 4e réunion avec le cabinet de la ministre Désir qui n’est pas contraire, mais j’attends qu’elle avance ! Pour moi, cela fait trois ans que l’on devrait avoir mis cela en place. »

Un espoir ?

« Il y a une inertie flottante. Si dans deux mois, je n’ai pas les subsides, je serai obligé de passer à autre chose. Vous imaginez tous ces parents qui vont être désenchantés alors qu’ils veulent construire avec l’école. En attendant, comme chaque année, il y aura des suicides. On a l’impression qu’il faut attendre un accident ou une catastrophe pour que ce dossier avance. »

Cela coûte cher ?

« 100.000 euros sur trois ans pour équiper toutes les écoles. Je peux vous le promettre les yeux dans les yeux. J’ai actuellement plus de 160 demandes d’écoles en attente pour mettre en place le système. »

On parle de plaintes de parents pour non-assistance à personne en danger ?

« Cela est arrivé. Une plainte a déjà abouti et d’autres vont suivre contre la Fédération Wallonie-Bruxelles pour inertie. Elle a même été condamnée. »

Si le pouvoir public ne bouge pas, une société privée pourrait le faire ?

« Cela a failli arriver… mais je serai complètement désenchanté ! Ce serait alors la démission du pouvoir public. Même la Ligue des familles fait pression pour que ce dossier avance. »

«Il faut revenir à un présentiel de qualité»

Que faire ?

« Si on a des classes de 12 élèves et si on ajoute des capsules numériques pour mieux comprendre, on va faire de la vraie pédagogie de qualité. On obtiendra chez nous des résultats comme en Norvège. Là, 8 enfants sur 10, quand ils posent une question, ont l’impression de faire quelque chose de positif. Chez nous, 8 enfants sur 10 chez nous, ont l’impression de se mettre en position de fragilité. »

Et les parents ?

« Quand l’enfant rentre à la maison, les parents devraient demander quelle belle question as-tu posé aujourd’hui au lieu de dire est-ce que tu as bien travaillé… »

Et les enseignants ?

« Il faut les accompagner, les aider à utiliser des petites capsules pour communiquer avec les enfants. Le politique a aussi un rôle d’accompagnement et pas seulement d’encadrement et de circulaires. »

«Je lis au moins un livre par jour»

«J’aime les phrases des footballeurs philosophes.»
«J’aime les phrases des footballeurs philosophes.» - E.Germani

Que fait un passionné de pédagogie le week-end ?

« Je lis depuis que j’ai 12 ans au minimum un livre par jour. Comme je ne dors presque pas, j’ai beaucoup de temps. J’écris aussi beaucoup. Je peux aussi faire autre chose le dimanche et aller au jardin zoologique. J’essaie de faire, de tout ce que je vois et je vis, une matière à penser. Je ne suis pas plus intelligent qu’un autre. »

Une inquiétude ?

« Une pensée confinée, c’est ce que l’on fait de pire. J’ai une obligation, en lisant autant, à parler, à expliquer, à critiquer. Finalement, je ne fais plus que de la pédagogie. Toutefois, le dimanche, je me tais beaucoup. Ce jour-là, j’ai aussi du temps en famille et mes enfants sont très forts pour me faire taire. »

Une passion ?

« J’ai une vie sereine. J’ai une passion absolue pour Albert Camus. Je m’oblige à relire un de ses livres une fois par semaine et chaque fois que je le lis, je le redécouvre. »

Vous aimez vous confronter au monde aussi ?

« Le dimanche, je participe à une émission de radio au Qatar sur le vivre ensemble. Je m’adresse à une autre culture et donc je fais attention à ce que je dis. Pourtant, les intentions pédagogiques sont les mêmes. »

Un peu de sport ?

« Je cours 10 km par jour. C’est la façon de ressourcer son esprit. Tant qu’on est assis, les pensées sont aussi immobiles que nous. En marchant, les pensées prennent le même mouvement que nous. »

Passionné de foot ?

« Je suis les matchs de foot et je suis supporter d’Anderlecht. J’aime le travail de Vincent Kompany et son vivre ensemble. J’aime les phrases des footballeurs philosophes : « Le plus beau but que j’ai marqué, c’était une passe ». J’ai très apprécié le dernier livre de Lilian Thuram. On comprend mieux pourquoi quand il marquait des buts, il prenait la pose du penseur de Rodin. C’est de l’intelligence en mouvement. »

Une journée type en semaine ?

« Je me lève vers 4-5 h, je lis jusque’à 8 h 15. Je cours ou je marche jusqu’à 9 h 15 et puis j’écris jusqu’à 12 h. »

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