Philippe Devos, médecin au CHC de Liège et président de l’Absym, à propos de la peur de se faire vacciner: «On est une anomalie mondiale»

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Philippe Devos, médecin au CHC de Liège et président de l’Absym, à propos de la peur de se faire vacciner: «On est une anomalie mondiale»
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Avant la crise, tout le monde le connaissait déjà au CHC à Liège. Depuis, le Dr Philippe Devos a été une des figures du terrain dans cette pandémie. Il a, dès mars 2020, alerté les autorités sur les risques et a toujours voulu apporter des solutions pour que cela ne se reproduise plus. Cette posture, lui qui a même siégé au conseil communal et a été conseillé de l’action sociale pour le MR, elle est en lui depuis son enfance. Son papa lui disait déjà « Tu ne peux te plaindre que si tu as essayé de changer les choses. » Depuis, il prend son bâton de pèlerin comme président de l’Absym (syndicat de médecins) et président du conseil médical au CHC à Liège. Marié et père de deux enfants, il est heureux d’avoir profité de l’ouverture des restaurants : « Voici 15 jours, j’ai réservé une table pour toute la famille pour ce week-end. Je soutiens évidemment l’Horeca. »

Le secteur de la santé n’est pas contre l’Horeca évidemment…

« Il faut arrêter d’opposer les gens, les secteurs. On a tous le même objectif : ne pas être responsable de la mort de quelqu’un parce qu’on a fait notre travail. »

Ce premier jour d’ouverture vous fait peur ?

« La population n’a plus le même seuil de tolérance face aux mesures. Soit on fait une réouverture accompagnée, progressive et prudente, soit cela se fera sans aucun contrôle. »

Comme médecin, cela vous inquiète ?

« Si la réouverture est faite avec un respect des mesures telles qu’elles sont édictées dans le plan plein air, le risque supplémentaire n’est pas très important. Le plus important maintenant, c’est l’adhésion à la campagne de vaccination. »

Tout passe par la vaccination ?

« Les personnes à risques doivent se faire vacciner. »

Être vacciné, cela n’empêche pas de garder les gestes barrières ?

« Actuellement, il faut garder les gestes barrières. Aujourd’hui, si vous êtes vaccinés : vous avez moins de risques d’aller aux soins intensifs, moins de risques d’être malade et moins de risques d’être contagieux… »

En Wallonie, comment expliquer cette appréhension de la population ?

« C’est lié à toute une série de messages provenant notamment de France qui sont totalement anachroniques sur le plan mondial. Il n’y a aucune population qui est aussi sceptique vis-à-vis de la vaccination que la France et la Francophonie en général. On est une anomalie mondiale. Il faut toujours faire la balance du risque : elle reste très largement favorable à la vaccination ».

«Soutenir les assistants en médecine»

Le travail de médecin n’est pas toujours de tout repos. Le Dr Philippe Devos est bien placé pour en parler : « J’ai fait un burn-out un an avant la crise. Je me suis rechargé les batteries. Je pense que quand on est dans une équipe qui a une grande cohésion et un vrai esprit d’entraide, on arrive à passer ce genre de crise. Par contre, lorsqu’on est dans un hôpital ou un service qui était déjà en crise avant le Covid, c’est beaucoup plus compliqué. Heureusement au CHC, l’équipe médicale est très soudée. »

On est souvent soigné par des assistants ?

« Tout dépend, de l’hôpital dans lequel vous allez. Si vous allez dans un hôpital universitaire, vous allez rencontrer bien plus souvent d’abord un assistant en médecine. Dans d’autres, cela dépend du service. Il est clair que les assistants sont une partie importante de la prise en charge médicale. Il est essentiel de s’assurer que leurs conditions de travail sont correctes. Aujourd’hui, elles ne le sont pas. Ce sont les patients qui paient les pots cassés. Il faut être attentif au bien-être de ces jeunes médecins et à leur envie de faire une médecine de qualité. »

«On a du personnel qui se blesse tellement il est fatigué»

Depuis un an, le personnel dans les hôpitaux travaille sans relâche face au virus qui ne lui laisse aucun répit.

Comment se traduit cet épuisement ?

« La fatigue du personnel est réelle. On a pas mal d’absentéisme et un épuisement qui est un vrai épuisement physique avec des gens qui vraiment vont jusqu’à se blesser ou faire un malaise au travail avant de s’écrouler. »

On va perdre des soignants à l’issue de cette crise ?

« On constate dans plusieurs hôpitaux de plus en plus de gens qui ne reviennent pas au travail ou qui s’orientent vers d’autres services. Dans beaucoup de services, on a seulement 90 % du personnel disponible. Aujourd’hui, il y a des offres d’emploi pour lesquelles personne ne répond. Cela devient de plus en plus difficile, au fil des mois, de faire face à des vagues et des vagues… »

La population a conscience de cette fatigue du personnel ?

« J’espère que la population à risques va se vacciner en très grande masse. Cela devrait nous permettre de limiter les hospitalisations Covid. »

Le personnel est dégoûté aussi ?

« Je pense vraiment que cette crise a dégoûté une partie du personnel des soins intensifs. Ces gens, on les a perdus pour longtemps, voire pour toujours ».

Comment en retrouver ?

« Ce ne sera pas facile. On voit, par exemple, dans les écoles d’infirmières, que le nombre d’étudiants en première année pour cette année académique est extrêmement bas. Il y a une chute énorme de plus de 50 % des inscriptions. On voit que cette crise a laissé, dans l’esprit d’un grand nombre de personnes, un découragement et un dégoût pour la profession, d’infirmier ou la profession de médecin. »

Et vous ? Vous aimez toujours votre métier ?

Il sourit. « Je crois que, comme beaucoup de médecins, le fait d’avoir passé des études très contraignantes et d’avoir fait mes stages dans des conditions de travail qui n’étaient pas correctes… voire même inacceptables, cela fait de vous, après, quelqu’un de plutôt résiliant. »

«Les personnes vaccinées vont retrouver plus de libertés»

On oppose de plus en plus les vaccinés aux non vaccinés ?

« Il faut pas mais les non vaccinés doivent se rendre compte qu’ils vont retrouver des libertés grâce aux vaccinés. On peut aussi quand même en appeler au sens du civisme des non vaccinés. Ils ne doivent pas avoir peur d’avoir une discussion avec leur médecin traitant. Peut-être que certains surestiment un certain nombre de risques. Comme quand ils prennent un avion. Pour beaucoup de gens, le vaccin est encore quelque chose d’inconnu. Je le comprends mais il s’agit d’un risque moindre que de ne pas se faire vacciner. Je rappelle que ne pas faire le vaccin, c’est se retrouver en position dangereuse face à un virus. »

Avec à la clé plus de liberté donc ?

« Cela va permettre d’augmenter les libertés des vaccinés par rapport au non vaccinés. Les non vaccinés ne perdront pas en liberté par rapport à ce qu’ils ont, mais les vaccinés iront plus vite vers d’autres libertés. On le voit avec la réflexion sur ce passeport corona. »

Quand le personnel a-t-il perdu le soutien de la population ?

« On a tous une limite à un moment donné, on finit par être égoïste. En outre, je pense que les responsables politiques et les médias n’ont pas aidé lorsqu’ils diffusaient des messages comme « confinez-vous pour les hôpitaux. » Les gens avaient peut-être l’impression de le faire pour les hôpitaux. Maintenant, ils en veulent aux hôpitaux. »

Ce n’était pas vrai ?

« Je n’ai jamais demandé un confinement pour aider les hôpitaux ou les médecins. L’objectif était d’avoir de la place pour les malades, pour pouvoir traiter la maladie. »

Vous avez proposé des solutions pour anticiper les prochaines crises ?

« Nous devons réfléchir à mettre en place une armée d’infirmières de réserve afin d’être prêt à anticiper une nouvelle vague éventuelle dans la pandémie de coronavirus. Pour cela, il faut une loi pour pouvoir mobiliser les volontaires chez leur employeur actuel, un financement pour dédommager l’employeur afin qu’il y gagne et un rappel annuel de 2-3 semaines comme pour les manœuvres (3-5 jours de cours théorique et 10-15 jours de pratique). »

«J’espère partir en vacances»

Après un an de crise, le temps en famille a été compté. Vous avez encore du temps pour vos proches ? « J’ai moins de pression qu’il y a un an. Je prends plus de temps avec mes enfants et mon épouse. On se réjouit de partir en vacances. »

On pourra partir en vacances ?

« J’ai quand même bon espoir qu’en juillet, vu la vitesse de la campagne de vaccination, on puisse un peu sortir de Belgique et mettre ses pieds dans une eau chaude. »

Comment va être notre vie dans les prochains mois ?

« Il y a trois choses qu’on va mettre dans la balance pour avancer dans cette pandémie : Le fait que les gens soient vaccinés ou pas, la marge de sécurité qu’il y a en fonction des lits d’hospitalisation disponibles et l’endroit où vous vous trouvez (intérieur ou extérieur). On va entrer dans une gestion de risques plus fine peut-être avec un passeport. »

Aura-t-on besoin d’une nouvelle dose l’année prochaine ?

« Peut-être que ce vaccin nous couvrira pendant 5 à 10 ans contre la souche actuelle du coronavirus. Par contre, elle ne nous garantit pas d’être couverts contre les variants qui vont arriver dans les prochaines semaines ou mois. Je m’attends donc à avoir une piqûre annuelle contre le Covid, différente en fonction des variants. Il faut aussi améliorer la couverture mondiale de vaccination. Ce sera le défi de la fin 2021. »

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