Sofiane revient sur son dernier album, «La Direction»: «Je veux 20 ans de vacances»

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Sofiane revient sur son dernier album, «La Direction»: «Je veux 20 ans de vacances»
David Delaplace

« La Direction » sort trois ans après « Affranchis » et « 93 Empire ». Pendant cette période, tu étais présent dans l’ombre de par tes autres fonctions dans l’industrie musicale. En 2013, tu prenais une véritable pause pour revenir avec un nouveau Sofiane en 2016. Que s’est-il passé dans ta vie à cette époque ?

La vérité, c’est que j’étais présent depuis longtemps déjà. J’ai eu des opportunités avec des labels plusieurs années auparavant. Il y a plusieurs générations de rappeurs qui me sont un peu passés devant. Pendant ces trois ans, ce n’est pas que j’abandonne, mais je me mets dans d’autres trucs. J’ai toujours voulu évoluer dans la musique, mais à un moment, je suis un père de famille depuis très jeune, j’ai eu des enfants tôt, donc au lieu de me plaindre et d’insulter tout le monde dans les studios de Paris avec des bouteilles de Vodka le soir, je me suis dit que j’allais apprendre tout le 360 autour du métier et que j’allais faire du business en attendant de voir si quelqu’un pouvait faire quelque chose pour moi. De là, je me suis mis à écrire pour les autres, j’ai monté une société d’édition, je suis devenu auteur pour des rappeurs que j’estimais énormément depuis petit, je me suis rapproché de compositeurs, à les signer, et surtout je me suis formé. En tant que Sofiane le rappeur, je me suis fait oublier. Il fallait se faire oublier parce que, pas que j’étais mal parti, mais l’image que j’avais ne me reflétait pas du tout. J’ai sûrement été maladroit aussi. Avant même de penser à l’image que j’avais vis-à-vis du public, ne serait-ce que de l’image que j’avais vis-à-vis du métier, je ne comprenais pas. Je ne comprenais pas pourquoi on me voyait de cette manière. Ça me compliquait tout : les relations, les rapports, les projets… Donc je me suis fait un peu oublier.

Ta carrière explose en 2016 avec la série de freestyles « JeSuisPasséChezSo » et ta signature chez Capitol/Universal. T’es-tu remis de cette ascension fulgurante ?

Non ! Hormis après « 93 empire », et encore, j’ai eu « Khapta » avec Heuss l’Enfoiré, « C’est mon sang » avec RK, j’ai produit Heuss, Soolking, Sifax, j’ai fait exploser des compositeurs comme Zeg P et Diaas, on a édité tous les plus grands albums de France, j’ai tourné des films, une série. En réalité, j’avais l’impression de faire une pause, mais j’ai toujours été en plein régime. Même plus haut, je faisais du rachat de catalogue, de média, je me suis vraiment pris la tête. Donc, non, je n’ai pas eu le temps de m’en remettre parce que ça ne s’est jamais arrêté.

Accumules-tu un maximum de casquettes par peur de revenir à la case départ ?

Sûrement… Je l’ai déjà dit, mais je te le répète : je ne reviendrais jamais de là où je viens. Tu sais, d’où je viens, les cœurs sont souvent noirs. Maintenant que j’ai une vie plus sereine, sans régler 99 problèmes par jour, c’est incroyable ! Les gens vivent, et d’où je viens, j’ai l’impression que les gens survivent. Je ne veux pas ça pour mes gosses.

David Delaplace

Le sujet principal de « La Direction » est clairement ton nouveau statut et cela se voit rien qu’à la pochette du projet…

Absolument ! Parti pris, repositionnement d’image, je suis venu dans un message différent. J’aime être vieux, c’est super !

En plus, j’avais l’impression qu’en communication, en image, c’est un business modèle qui n’avait pas vraiment été exploité en France. On dirait que faire du business, être dans une success story et communiquer dessus est mal vu. Moi, je n’ai pas peur de parler de mes activités. Il y a une énorme différence entre ce que tu as et ce que les gens pensent que tu as. J’ai 20.000 activités, mais j’ai 20.000 fiscalités aussi.

Tu évoques l’homme d’affaires Alexandre Djouhri dans « Monsieur Alexandre » avec la phase « l’heure est sur ma montre comme Mr. Alexandre ». Est-ce vraiment le cas dans l’industrie musicale ?

Il sourit longuement avant de répondre : Personne ne donne vraiment l’heure… Tout le monde discute. Après, je pars sur « La Direction », « Affranchis contrôle le game », mais on s’en amuse aussi ! Ce rôle de patron, je le kiffe, je m’en amuse et j’en joue. Ce n’est pas que je le sacralise ! Quand j’appelle mon album « La Direction », il y a une certaine part de « on ne se prend pas au sérieux ». C’était ça mon pari : voir si ceux qui ont aimé Sofiane, fanfaron des cités et fouteur de merde national, allaient suivre Sofiane, l’adulte. C’était ça le défi de « La Direction ».

Tu affirmes dans « Zidane » qu’il n’y a « pas un connard qui a les couilles de prendre ma place ». Vu de l’extérieur, on n’a pas vraiment l’impression que Sofiane est prêt à abandonner son poste…

Non, mais en fait, il y a énormément de choses que je pensais… Par exemple, je n’ai pas fait de « Cercle » pendant un an et demi pendant la période de Covid. Je me suis vraiment dit qu’il y allait avoir des équivalents. Pareil avec d’autres concepts. Finalement, rien. Donc je me dis « soit on est des ouf, soit on fait des trucs de ouf que personne n’a le culot de faire ». Et puis, pour l’égotrip, c’était quand même bien placé !

Dans une récente interview, tu parles d’une « date d’expiration » pour un rappeur, qui est l’âge de 40 ans. Est-ce pour cela que tu occupes un maximum de postes à l’heure actuelle ?

Il y en a qui ont été éduqués pour avoir un modèle de vie très régulier : ce n’est pas le haut de la montagne, ce n’est pas le bas du caniveau, on se maintient. Moi, ma vie, elle n’a jamais été comme ça. Ça a toujours été ou tout, ou rien, et ça a toujours été faire deux à trois fois le même que les autres pour avoir comme les autres. Donc à un moment, j’ai digéré cela, je l’accepte et c’est tout. On est monté très haut, et on est tombé très bas. On s’est relevé très haut, et on est retombé très bas. On s’est relevé très haut, etc. Dans « Windsor », je dis « je tombe et je me relève comme un Bonaparte ». Je trouve que l’image est sûrement prétentieuse, mais mortelle ! Il y a une autre phrase que je disais dans « JeSuisPasséChezSo » qui disait « même quand tu es tout au fond tu peux creuser encore ». Même quand tu crois que tu as tout perdu, il te reste encore à perdre.

Il y a un langage que tout le monde comprend – il mime une liasse- tout le monde parle cette putain de langue euro. Cette langue-là, elle met tout le monde d’accord. Tout le monde est copain à partir d’un certain chiffre. Celui qui te détestait, tu lui fais rentrer un million d’euros, tu es son meilleur pote. Donc, à un moment, tu joues dans un jeu où il y a deux, trois règles et pas 36 manières de gagner : soit tu joues et tu poses tes cartes, soit tu te couches.

Comment rester soi-même après un tel changement de vie ?

On reste avec les mêmes personnes. Je marche avec les mêmes mecs depuis que j’ai 10 ans. On montait sur les scènes du 93 en indépendant avec des sons pourris, des micros pourris et on s’appelait « Les Affranchis ». Aujourd’hui, on a 35 ans, on est si ce n’est le plus grand label indépendant de France, en tout cas en termes de part de marché on éteint la lumière puisqu’on est les seuls à en faire, et on s’appelle « Affranchis Music ». Donc, au final, je suis avec les mêmes mecs depuis 25 ans. Je suis un mec fidèle, vraiment. Si tu me disais là tout de suite « donne la moitié de ton argent et de toutes tes sociétés pour garder ton copain », je le ferais ! Sans certaines personnes, ça n’a pas de sens.

Je vais te raconter une anecdote que je n’ai jamais racontée : un jour, « Six-O-Nine », le label de Sinik à l’époque, cherche à me signer. Je rencontre Sinik, qui à l’époque vendait 600.000 albums. Je lui dis « tu as tout, tu fais des tournées européennes, des disques de platine, tu passes à la télé, tu es partout. Il y a un truc qui te rend triste ? ». Il m’a dit « je peux te donner un conseil ? Garde toujours tes frères avec toi, parce qu’être en haut, c’est de la bombe. Mais être en haut tout seul, c’est le pire des cauchemars ». Et il a raison. Ça sert à quoi de sauver le monde si personne ne t’a vu ? Il faut des témoins à ton histoire. Au final, je pense que « La Direction » est mon meilleur album. C’est ma plus grande aventure, même artistiquement, parce que c’est mon histoire d’amour avec ma femme et avec mes amis, mes frères de l’enfance.

David Delaplace

Tout au long de l’album, tu te compares à de grandes figures telles que Zidane, Bonaparte, Jon Snow, Charlemagne… Quelles sont les personnes qui t’inspirent le plus aujourd’hui ?

Il rectifie : Je ne m’y compare pas, je m’y réfère et ce dans certains aspects de leur personnalité ! Et répond : Dans l’aspect privé et important de ma vie, mon père. Mon père est clairement mon modèle pour son sens du sacrifice. Aujourd’hui, je le ressens dans le sens où si moi je suis mal, si moi j’ai froid, si moi j’ai faim, si moi je ne suis pas bien, ce n’est pas grave. Si vous vous êtes bien, ça va. Si vous, les gens que j’aime, vous vous sentez bien et vous vivez bien, alors ça va. Le reste, je peux tout supporter. Sinon, en termes de grandeur, les mecs qui sont tombés et qui se sont relevés, je trouve ça impressionnant.

On ressent ce besoin de ne pas vouloir cocher toutes les cases dans le projet, comme l’obligation d’y intégrer un hit. Dès lors, pourquoi continuer à te prêter au jeu de l’interview et donc cocher la case de « l’artiste qui sort un album et qui part en promo » ?

Un jour, il y a plus de 10 ans de ça, je me retrouve dans un studio à Toulouse. On parle rap et l’ingé son ne connaît pas Rohff. Il habite en France, il est ingénieur du son dans l’un des plus gros studios de France, et il ne connaît pas Rohff ! Je le regarde et je lui dis « mais ce n’est pas possible. Tu ne peux pas ne pas connaître ». Il m’a dit « je te jure, je n’en ai jamais entendu parler ». En réalité, il y a énormément d’informations et on se réfère qu’à notre milieu et qu’à nos centres d’intérêt. Et puis, aujourd’hui, je veux m’adresser à tout le monde ! Je fais du théâtre, du cinéma… je veux m’adresser à tous ces gens à qui je ne me suis pas adressé.

Aurais-tu une information à nous donner sur la saison 1 de « Rentre dans le Cercle Belgique », qui est en préparation ?

Je ne veux pas faire un « Cercle » en Belgique, chose qu’on a déjà fait dans le cadre d’une opération avec Asics, mais une saison. Pour l’épisode spécial, il a fallu que j’appelle le haut du tableau, des mecs qui étaient déjà connus, qui faisaient de gros festivals, des concerts. Avec une saison complète, et avec mes copains de Bruxelles, de Liège, je peux traquer les petits talents. Ça va être beaucoup plus posé et je vais faire confiance à des frères belges que j’aime beaucoup et qui vont plus ou moins prendre le contrôle du truc. Moi, je viendrais quand on aura besoin de moi, pour populariser le premier épisode, par exemple. Après, ce sera leur « Cercle », ça leur appartiendra. Ce sont eux qui ont la science du terrain là-bas, moi je ne l’ai pas.

Pour conclure, Sofiane prendra-il un jour une vraie pause, loin de toutes ses activités, pour enfin se reposer et se rendre compte de tout ce qu’il a accompli dans l’industrie musicale ?

À la retraite… dans 5 ans ! C’est la retraite la pause parce qu’il y en a qui courent des marathons et d’autres qui courent des 100 m. Je pense que je suis parmi ceux qui courent des 100 m. Je déploie énormément d’énergie, peut-être plus que ce que je peux en déployer humainement, mais je veux 20 ans de vacances. Je veux 20 ans à rien faire. Pour ça, il faut que je sois à l’abri et que les miens soient à l’abri. Donc, en termes de plan de carrière, je ne sais pas où je m’arrête, parce que ça ne veut pas dire que je ne travaillerais pas, mais ça voudra peut-être dire que j’arrêterais de courir. La retraite n’est pas un arrêt pour moi. C’est « on va arrêter d’être affamé comme ça ».

Après, je ne m’interdis rien ! Demain, si j’ai envie d’apprendre à jouer du piano ou de passer un Master à Sciences Po, je ne me l’interdirais pas. Au 18e Siècle, quand un mec voulait faire de la peinture, de la sculpture, écrire des poèmes et faire des maths, tout était possible. Aujourd’hui, on aime bien les cases, comme « le rappeur qui va au cinéma ». Laissez-le juste faire ce qu’il aime, et c’est tout. Je pense qu’il y a aussi d’autres envies qui arriveront. Des trucs de vieux !

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