Ibrahim Ouassari, CEO de MolenGeek: «J’ai développé une pédagogie et un apprentissage qui favorise un retour de la confiance des jeunes»

«L’école, c’est un grand buffet avec plein de bonnes choses mais si on te force à tout manger, cela t’écœure.»
«L’école, c’est un grand buffet avec plein de bonnes choses mais si on te force à tout manger, cela t’écœure.» - D.R.

Après une scolarité qu’il qualifie « de chaotique », il donne un espoir, un avenir à de nombreux jeunes Bruxellois. « Les jeunes chez nous sont prêts à l’emploi à l’issue de la formation. » Son investissement dans notre société a d’ailleurs été salué par Sundar Pichai, CEO de Google qui est venu lui-même à MolenGeek.

Comment arrives-tu à redonner confiance aux jeunes ?

« J’ai raté beaucoup. Avec MolenGeek, j’ai voulu un environnement, une pédagogie et un apprentissage qui favorise un retour de la confiance. Ici, les jeunes travaillent sur des projets d’une heure à une heure et demie et ils se rendent compte qu’ils peuvent le faire. »

Tu es un modèle pour eux ?

« Pour la première promotion peut-être. Plus maintenant. À présent, nos jeunes travaillent à Dublin, en Belgique, en France… Plusieurs de nos profs sont d’anciens élèves. Cela fait partie de notre pédagogie. Le prof peut lui dire « ne stresse pas, j’étais comme toi avant aussi. Le jeune se sent, alors, encadré et retrouve la confiance en soi. »

On pourrait appliquer la même méthode dans l’école traditionnelle ?

« Évidemment. Les profs doivent devenir des mentors. Ils devraient guider et coacher et pas juger l’élève. Cela permettrait de mieux développer les compétences et le talent d’un jeune. »

Une école avec ou sans une cotation ?

« On doit évaluer. L’idéal est aussi d’impliquer dans cette évaluation le monde professionnel. À partir de ce moment-là, on ne peut plus tricher. »

C’est quoi l’école pour toi ?

« Un grand buffet avec plein de bonnes choses mais si on te force à tout manger, cela t’écœure. Entre 14 et 20 ans… il faut pouvoir se spécialiser. Mon espoir est de voir la mission de MolenGeek changer dans 10 ans parce que l’école fera ce que l’on fait aujourd’hui. Mon rêve c’est qu’en 6eme secondaire, un jeune puisse savoir coder, avoir des bonnes bases en data et en algorithmes, et en intelligence artificielle… et peu importe que l’on veuille devenir avocat, pharmacien, vétérinaire, il faut ces bases. Idéalement, il faudrait au moins commencer en 3eme secondaire… et si on pouvait commencer en primaire… »

Qui peut venir s’inscrire ?

« Nous ne demandons aucun background académique mais une grande motivation. Nos formations sont gratuites. Le jeune n’a plus d’excuses. »

CA de Proximus: «Je prends mes marques»

CA de Proximus: «Je prends mes marques»
Photonews

« Mon père me disait toujours ne te compare jamais aux gens en dessous de toi, compare toi aux gens au-dessus de toi. » Aujourd’hui, Ibrahim Ouassari est marié et père de 5 enfants. « Un chien a intégré la famille depuis peu dans la famille. » dit-il en souriant.

As-tu une passion en dehors de MolenGeek ? « C’est la question piège », répond-il en rigolant

Tu as encore le temps pour faire du sport ?

« J’adore faire du sport. Pendant que je cours, j’écoute des podcasts. Je cours en moyenne deux heures par jour. Cela me permet de m’intéresser à toute l’actualité technologique. Je cherche à tout comprendre tant les évolutions technologiques que les impacts économiques. Et même la géopolitique autour de Tik-Tok. »

Tu as intégré le CA de Proximus, comment cela se passe ?

« Je prends mes marques. Je commence à digérer toutes les informations et les rapports que je lis. Je suis totalement libre d’expression. C’est super intéressant et je sais que j’ai un profil atypique. Je commence à me rendre compte de ce que je peux apporter. »

«Sur certains débats de société, la Belgique régresse»

Actuellement, des études montrent un manque d’intérêt des jeunes filles pour le numérique. À MolenGeek, vous essayez de les sensibiliser ?

« Nous y sommes très attentifs. Chaque communication que l’on fait pour des formations ou des recrutements est souvent réalisée par une femme. On a 30 % de femmes pour le codage et plus de 50 % pour le marketing. »

Les gens qui réussissent grâce à l’école reversent quelque chose ?

« L’année dernière, cela a représenté 72.000 euros notamment de la part de jeunes qui lancent leur entreprise après être passés chez nous. D’autres nous soutiennent avec des paniers de fruits ou d’autres choses. »

Un projet à Charleroi ?

« Cela prend très bien. Nous avons lancé notre première formation il y a trois mois et nous avons eu plus de 200 inscrits. »

La politique t’intéresse pour l’impact qu’elle peut avoir sur la société ?

« Je dis toujours que la politique ne m’intéresse pas parce que j’ai trop besoin d’être utile. Quand tu décides de mettre 80 millions pour retirer des échafaudages au lieu de les mettre dans l’éducation, tu poses un choix ! »

Tu es évidemment investi dans les débats de société…

« Je peux aussi donner mon avis dans un débat qui évoque la façon dont une personne s’habille. Je regarde l’être humain et pas la façon dont il est vêtu. Quand certains veulent catégoriser les personnes sur leur origine, leur genre, leur orientation sexuelle ou le vêtement, cela me pose un problème. Si une personne porte le voile, je la regarde comme personne et je ne regarde pas le voile. Même chose pour des gens tatoués. J’ai vraiment envie que l’on arrête de nourrir la peur de l’autre. Il est temps de se concentrer sur le talent d’une personne. Ici, j’ai des jeunes rasés et tatoués qui travaillent avec des jeunes voilées et tout cela se passe sans problème. Il faut vivre ensemble et se respecter. »

On recule ?

« À ce niveau, je pense que l’on est en train de régresser en Belgique et de prendre l’exemple de la France qui est un peu malsain sur ce genre de thématique. Nous devons être au-dessus de cela. La Belgique ne doit pas oublier qu’elle a légalisé le mariage gay, la PMI, l’euthanasie, on a eu un Premier ministre homosexuel, une Première ministre femme, nous sommes en avance sur la France, ne regardons pas en arrière sur ces thématiques.

Nos formations n’ont pas de limites d’âge!

Si j’ai 50 ou 60 ans, je peux venir à MolenGeek ?

« Évidemment. Nous concevons des formations pour les parents ou les personnes plus âgées. Dans le cadre d’une formation de 6 mois de « webmaster 360 », on peut apprendre à faire du design, du référencement, du Photoshop… avec des cours en matin en présentiel et l’après-midi en distanciel… Le fait qu’elle soit en hybride permet de déposer ses enfants à l’école et d’aller les rechercher. Les mamans et les papas ne peuvent plus nous dire qu’ils ne peuvent pas essayer. »

Combien de jeunes sont passés par l’école ?

« Nous sommes dans le codage à la 23e promotion. Plus de 460 personnes donc. Pour le marketing, nous sommes à la 8e promotion. Au total, 1000 personnes doivent être passées chez nous en formation longue de 6 mois. Elles acquièrent des compétences pour une fonction soit développeur ou marketeur. Et puis nous avons des formations courtes où les gens se forment sur illustrator, google analytic… on forme à ce niveau 2500 à 3000 personnes par an. On a aussi une centaine de jeunes à distance dans l’incubateur. »

«L’idéal est de former les employés avant de les licencier»

«Pour moi, ce n’est pas l’obligation scolaire qu’il faut maintenir, mais une obligation d’activité.»
«Pour moi, ce n’est pas l’obligation scolaire qu’il faut maintenir, mais une obligation d’activité.» - Photonews

Pour toi, de nombreux métiers devraient passer aujourd’hui en 4/5eme avec une formation complémentaire ?

« Nous savons que les caissières et les caissiers, par exemple, vont perdre un jour leur travail. Elles devraient déjà pouvoir participer à des formations chez nous. Ce sont des personnes qui ont de nombreuses années de compétence. Il faut leur permettre de se former. Dans 10 ans, ce sera peut-être aussi le cas des chauffeurs de bus ou de taxi qui souffriront de l’arrivée des bus autonomes. Tous ces métiers-là devraient passer en 4/5eme pour pouvoir suivre des formations. Une semaine par mois, ils pourraient suivre des formations. Ils auraient des compétences mises à jour. Ils pourraient se spécialiser. Dans un monde « idéal », ils pourraient même démissionner « riches de nouvelles compétences » avant d’être licenciés. »

Une façon de lutter contre le chômage ?

« Cela permettrait de réduire la mise au chômage. Cela coûterait moins cher à la société. Le politique devrait arriver à faire en sorte qu’il y ait une collaboration entre Actiris ou le Forem et les entreprises dans ce type de contexte qui, à terme, vont licencier des gens. Nous allons tirer le marché du travail par le haut. »

Tu serais prêt à les aider à mettre en place un tel système (qui existe actuellement, mais seulement lorsque l’entreprise licencie) ?

« Cette réflexion est positive. Je suis évidemment prêt à en discuter. L’État ne doit plus attendre le licenciement d’une personne. »

C’est vrai aussi pour les jeunes ?

« Parfois, j’ai des jeunes de 15 ans qui veulent venir chez nous. Ils doivent attendre d’avoir 18 ans. « Ils me disent les yeux en larmes, je dois encore purger deux ans. » Pour moi, ce n’est pas l’obligation scolaire qu’il faut maintenir pour les jeunes en décrochage, mais une obligation d’activité, d’enseignement et d’apprentissage. Ma priorité actuellement, ce sont les chercheurs d’emplois 18-30 ans. En 6 mois, je les remets sur pied. Un exemple, la première personne non diplômée de chez Deloitte, elle vient de chez Molengeek. »

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