Angela Merkel tire sa révérence à la tête de l’Allemagne: 16 ans qui ont marqué l’Europe, trois ténors politiques belges nous dressent son portrait

Angela Merkel tire sa révérence à la tête de l’Allemagne: 16 ans qui ont marqué l’Europe, trois ténors politiques belges nous dressent son portrait
Belga

La liste est impressionnante : tout au long de son mandat de chancelière, Angela Merkel aura côtoyé quatre présidents américains, autant de français et sept Premiers ministres belges.

Alexander De Croo est le dernier en date. Ce qui lui vient en premier à l’esprit quand il pense à elle ? « L’optimisme », lance-t-il. « Je me souviens d’un de ces moments en coulisses où elle s’est laissée aller à la confidence, déclarant à un photographe : « J’ai un tempérament assez enjoué et j’ai toujours pensé que mon chemin dans la vie serait relativement lumineux, quoi qu’il arrive. Je me suis toujours refusée à l’amertume ». Cette force discrète manquera à bon nombre de personnes dans les années à venir. Nous devrons la combler, car il est essentiel pour l’Europe de conserver cet enthousiasme. »

Comme Wilfried Martens

Didier Reynders, actuel Commissaire européen et ex-ministre des Affaires étrangères retient « la permanence de celle qui a réussi à se maintenir malgré différentes coalitions, avec cette capacité de peser sur la politique allemande, européenne et internationale. On a connu ça en Belgique, avec Wilfried Martens : on avait l’impression qu’il était impossible de former un gouvernement sans lui ».

Autre ancien Premier ministre, Elio Di Rupo la qualifie de « mère de la Nation allemande ». « Elle apparaît ainsi outre-Rhin », dit-il. « Elle a étudié les sciences comme moi et a eu une enfance que je ne qualifierais pas de malheureuse, mais de contrainte, car elle se trouvait dans le bloc de l’Est. La première chose qu’elle m’a dite, c’était « on a des points communs », se souvient le socialiste.

Angela Merkel est vantée pour son sang-froid. Cela n’a pas échappé à Alexander De Croo. « La manière dont elle a appréhendé la crise du coronavirus m’a impressionné. Avec calme et sang-froid. Chiffres en main. En prenant toujours soin d’exposer d’abord les faits avant de tirer des conclusions. Or la nature humaine a, souvent, tendance à pousser à faire l’inverse. »

Identité multiple

Elle a parfois réussi à forcer des décisions qui n’étaient pas soutenues avec enthousiasme par tous les Allemands, comme la sortie de l’Allemagne du nucléaire après Fukushima, enchaîne Didier Reynders : « Elle avait une main de fer dans une image de velours. Lors de la crise migratoire de 2015, elle a ouvert les frontières quand beaucoup voulaient les refermer ».

Qu’a-t-elle apporté à l’Europe ? M. De Croo parle « de cet enthousiasme que nous, Européens, devons perpétuer dans des moments délicats et face à des défis d’envergure tel le climat. Elle a cette ouverture d’esprit et cette capacité incomparable à bâtir des ponts. Angela Merkel a grandi dans une famille croyante protestante en pleine guerre froide, dans l’un des régimes communistes les plus rigides. Elle parle couramment le russe et l’anglais. Son identité est multiple. Sa façon de gérer les différences a toujours été, pour moi, épatante ».

Cette proximité personnelle et cette simplicité propices à construire des ponts, Didier Reynders l’évoque : « Elle a beaucoup rassemblé, en Allemagne aussi. Mais attention, elle reste un animal politique ».

Elio Di Rupo parle moins d’une grande européenne que d’une grande Allemande dans l’Union européenne et une femme de pouvoir. « Elle a réussi à placer des Allemand(e)s à tous les postes importants de l’Europe. Le Conseil n’a jamais pris une décision qu’elle rejetait catégoriquement. »

Pas comme Thatcher, mais…

Le Montois a été impressionné par son attitude dans la crise migratoire. « Sans doute que c’était à la demande du patronat allemand, car l’Allemagne manquait de bras, mais elle a accueilli un million de migrants. Elle a tenu tête et gagné les élections. A contrario, elle n’a jamais tout à fait permis à la Banque centrale européenne de prendre des dispositions en termes de solidarité européenne. La Grèce ? C’est surtout François Hollande qui l’a sauvée, elle l’aurait laissée tomber. Je ne parlerais pas d’une dame de fer, car elle n’est pas aussi à droite que Thatcher, c’est une chrétienne-démocrate, pas une ultralibérale. »

Pour Didier Reynders, elle a eu une vraie volonté de faire progresser l’Europe. « Reste à voir ce qu’il en sera de la transition, y aura-t-il toujours cette volonté de garder un équilibre entre l’intérêt de l’Allemagne et la continuation de l’Europe ? On a encore de gros chantiers devant nous. »

« In der Ruhe liegt die Kraft » (« C’est dans le calme que réside la force »). « C’est sa devise, celle en tous cas, qu’elle a dévoilée un jour d’élection. Je me la remémore souvent et j’essaie de m’en inspirer », conclut Alexander De Croo.

Scholz l’austère, Laschet le gaffeur: qui pour succéder à Merkel?

Vice-chancelier et grand argentier du gouvernement, le très modéré social-démocrate Olaf Scholz, 63 ans, s’est hissé au rang de favori pour prendre les rênes de l’Allemagne en suivant une stratégie simple : apparaître comme le véritable héritier d’Angela Merkel.

Régulièrement moqué pour son allure austère et ses discours débités d’un ton d’automate – qui lui valent le surnom de « Scholzomat » – l’ancien maire de Hambourg est parvenu grâce à ce tour de force à se placer en pole position des législatives de dimanche.

Sans faire de vague et en profitant des erreurs de ses adversaires, celui que l’hebdomadaire Der Spiegel présente comme « l’incarnation de l’ennui en politique » est ainsi en mesure de succéder à une Angela Merkel dont il cherche à apparaître comme le seul légataire, cultivant un mimétisme avec la dirigeante jusque dans la gestuelle.

Une stratégie en forme de pied-de-nez à son rival conservateur Armin Laschet, à qui ce rôle devrait en principe être dévolu puisqu’il dirige le parti (CDU) de la chancelière.

Armin Laschet, 60 ans, se présente comme l’héritier légitime – mais mal aimé – de Merkel, dont il partage la ligne centriste et pro-européenne. Mais il souffre d’une impopularité chronique exacerbée par de multiples faux pas. Le plus connu de tous est récent : lors des inondations dans l’ouest de l’Allemagne de la mi-juillet, qui ont fait quelque 180 morts, Armin Laschet a été pris d’un fou rire pendant qu’au premier plan, le chef de l’État Frank-Walter Steinmeier rendait hommage aux victimes des crues dévastatrices… L’image a fait le tour du monde.

L’Union conservatrice composée de son parti la CDU et l’allié bavarois CSU, pointe actuellement en deuxième position des intentions de vote, à quelque 22 %, contre 25 à 26 % pour le parti social-démocrate, son allié gouvernemental.

Une glissade largement attribuée à sa campagne émaillée de bévues et son échec à convaincre de sa capacité à remplacer Angela Merkel. Seuls 12 % des Allemands le choisiraient comme chancelier, selon le dernier sondage Insa.

La surprise viendra-t-elle des écologistes ? Menés par Annalena Baerbock, 40 ans, ils devraient jouer un rôle clé dans le futur gouvernement, même si leur troisième place dans les intentions de vote est une déception pour les militants.

La co-dirigeante du parti n’a pas caché sa préférence pour une coalition avec les sociaux-démocrates mais son parti n’exclut pas de travailler avec les conservateurs, comme il le fait déjà dans certains länder allemands.

Angela, côté flop: de nombreux dossiers en friche...

Paradoxalement, certaines des décisions qu’elle a prises et qui resteront dans l’histoire, n’ont pas toujours été appréciées en Allemagne et ont même joué dans sa volonté de quitter le pouvoir en ce début d’automne 2021.

Accusée de manquer de cœur au moment de la crise de la dette grecque, Angela Merkel l’ouvre aussi grand que les portes de l’Allemagne aux réfugiés syriens (et autres) en 2015.

Une décision qui a sans doute favorisé la montée des partis radicaux et extrémistes, une progression alimentée par l’attentat du marché de Noël de Berlin en 2016 (par un demandeur d’asile fraîchement arrivé en Allemagne) ou les agressions sexuelles de la nuit de nouvel an 2015 à Cologne.

L’entrée de ces extrémistes au Bundestag en 2017 a été un traumatisme pour l’Allemagne qui n’avait plus connu ça depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Si on vante son pragmatisme, Angela Merkel n’est pas considérée, par de nombreux observateurs, comme une grande visionnaire. « Tenir son peuple loin des réformes est l’une des clés de sa popularité », affirment-ils, pointant du doigt un certain nombre de dossiers « en friche », comme ils disent, son biographe, Ralph Bollmann en tête : fracture numérique, climat, retraites, pauvreté.

Crises européennes

Il faut être juste et reconnaître également que les nombreuses crises traversées par l’Europe ont pompé une partie de son énergie. Le leadership européen est évidemment à ce prix.

À ceux qui lui reprochaient un certain manque de vision, elle avait pris l’habitude de répondre cette phrase empruntée à l’un de ses prédécesseurs, Helmut Schmidt : « Quand on a des visions, il faut aller chez le médecin. »

Angela, côté top: l’Allemagne, moteur économique et politique de l’Europe

Comme tout bilan politique, celui de la chancelière Angela Merkel est contrasté, ce qui ne l’empêche pas de rester fort populaire en Allemagne, la longévité lui donnant cet air de « mère de la Nation ».

En 2005, l’Allemagne ne se porte pas très bien avec 4,9 millions de chômeurs. Elle en compte deux fois moins aujourd’hui et est un incontestable moteur économique de l’Europe. Même si d’aucuns rappellent qu’Angela Merkel a bénéficié des réformes lancées par son prédécesseur Gerhard Schröder.

Moteur économique, mais également moteur politique, tant Angela Merkel a permis à son pays de s’imposer comme une grande puissance mondiale. On pense à son rôle dans le couple franco-allemand, dans les négociations de paix qui ont mis fin à la guerre en Ukraine, ou celles qui ont débouché sur le plan de relance européen « post-Covid »… Même si la rigueur budgétaire, qu’elle a souvent prônée, a fait grincer bien des dents.

La sortie du nucléaire

Un leadership qui s’est marqué aussi dans les grandes décisions de son mandat : l’annonce de la sortie de l’Allemagne du nucléaire après la catastrophe de Fukushima ; l’ouverture des frontières allemandes lors de la crise migratoire de 2015. Même si d’aucuns font remarquer que cette grande conservatrice donne finalement assez peu de réelles impulsions, sacrifiant sa volonté personnelle aux pressions diverses et variées de la société allemande ou de ses partenaires de coalition.

Ainsi en est-il allé du mariage pour tous adopté en 2017 en Allemagne, alors que la chancelière n’en était pas partisane.

Une chose ne peut en tout pas lui être déniée : son sang-froid et son pragmatisme ont permis à l’Europe de survivre à de biens rudes crises.

ÉDITO – Angela Merkel manque déjà à l’Europe

ÉDITO – Angela Merkel manque déjà à l’Europe

Certaines personnes sont tellement présentes et importantes, que c’est au moment où elles s’apprêtent à partir qu’on se rend compte de la place réelle qu’elles ont prise dans nos vies. Angela Merkel fait incontestablement partie de ces figures fondamentales de la construction européenne des années 2000. Quand elle est arrivée sur la pointe des pieds comme chancelière allemande voici seize ans, personne n’imaginait que son règne durerait autant et que son influence serait aussi large. Angela Merkel a incarné, pendant toute son ère, la force tranquille, la puissance, l’équilibre et le moteur de l’Europe. Et si elle nous a imposé la rigueur voire l’austérité budgétaire, elle a aussi été capable de porter des combats plus audacieux, comme l’accueil des migrants, la place de la femme en politique ou encore la solidarité européenne pour les pays les plus gravement touchés par la pandémie.

Dimanche, à l’occasion des élections législatives qui s’annoncent très indécises, elle passera la main à son successeur. Cette transition inquiète toute l’Europe. Car si le péril de l’extrême droite semble limité, il faudra que le nouveau chancelier s’impose rapidement. Histoire d’éviter que l’Europe, impactée par le Brexit, par la pandémie, par les poussées nationalistes et par les velléités des autres puissances mondiales, ne se dilue complètement en ces temps troublés. Qu’on l’aime ou pas, Angela Merkel a incarné cet équilibre, qui a aussi profité à la Belgique. Tout ce que l’Europe lui demande, c’est de transmettre à son successeur cet amour inespéré mais réel pour l’Europe.

Demetrio Scagliola, Rédacteur en chef

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