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La déconstruction modèle d’un réacteur nucléaire dans le nord des Ardennes

«J’ai touché le fond de la piscine», chantait Isabelle Adjani. Ici, mieux vaut ne rien y laisser tomber, elle contient la cuve réacteur en cours de démantèlement.
«J’ai touché le fond de la piscine», chantait Isabelle Adjani. Ici, mieux vaut ne rien y laisser tomber, elle contient la cuve réacteur en cours de démantèlement. - Photo Karen Kubena

Trente ans. Le 29 octobre 1991, la Société d’énergie nucléaire franco-belge des Ardennes – la Sena – stoppait définitivement le réacteur. L’arrêt de l’activité ne signifie pas l’arrêt de la vie, sur ce site qui accueille aujourd’hui encore quelque 115 salariés. Chooz A, c’est d’abord un site invisible, bien loin des aéroréfrigérants et autres bâtiments visibles des bords de Meuse.

Pour y accéder, il faut s’enfoncer au cœur des installations nucléaires. Puis pénétrer dans un bâtiment enfoui dans les entrailles de la colline. Dans les confins des Ardennes se trouve une spécificité française, la seule centrale installée dans deux cavernes creusées par des hommes à coups de tirs de mines.

Chooz A, « un prototype »

Mais cette vie souterraine s’achève après 24 ans d’exploitation de ce réacteur de 305 MW, le premier à eau pressurisée de France. « C’était un prototype. Les technologies ont évolué afin d’avoir une meilleure rentabilité », avance Hugues Latourte, le directeur du site. Que faire alors de ce site industriel ? Lors de la construction, en 1962, la question ne s’est jamais posée. Au début des années 1990, lorsque tout s’arrête, pas davantage. « La stratégie, c’était l’attente pour que le niveau de radiation baisse. » Mais cinq ans plus tard, le démantèlement était finalement décidé. Une première en France. Et un modèle pour les autres centrales de même technologie, parmi lesquelles Fessenheim, fermée en 2020.

Parce que déconstruire une centrale n’est pas simple. Il a d’abord fallu retirer le combustible. « Cela représente 99,9 % de la radioactivité », assure Hugues Latourte. Puis vidanger les circuits, avant d’entamer trois ans d’études sur la stratégie du démantèlement. Nous sommes alors en 2007. Les opérations d’enlèvement des équipements électromécaniques commencent. 150 personnes interviennent au pic de l’activité. Arrive novembre 2012. Les quatre pièces monumentales sont évacuées. Cinq ans plus tard, vient le tour de l’évacuation du couvercle de 50 tonnes de la cuve réacteur, « en une seule pièce ».

« Appartement témoin »

Tenue blanche sur le dos, casque de chantier obligatoire, dosimètre dans la poche, l’entrée dans la galerie qui mène aux deux cavernes se fait via un sas de dépressurisation. Il faut ensuite traverser un couloir de 75 m de longueur entre la colline et le début de la caverne de stockage du combustible et des systèmes auxiliaires. Cette immense cave voûtée de 40 m de long, 20 m de large et 40 m de hauteur, donne une impression hors du temps.

Entre deux échafaudages, on aperçoit quelques ouvriers masqués, occupés à découper et mettre en fut des déchets. « Pour déconstruire, il a fallu reconstruire, explique le directeur du site. Pour faire évoluer la ventilation, découper le matériel radioactif à distance pour protéger la main de l’intervenant… »

Dans cette partie Hugues Latourte l’assure : la déconstruction touche à sa fin. Une nouvelle galerie conduit à l’autre caverne, baptisée HR. « Celle qui contient la cuve réacteur », simplifie Denis Doyen, le coordinateur de l’activité. Creusée à dix mètres de profondeur, la piscine, partiellement remplie d’eau, abrite la cuve de 170 tonnes, le prochain gros chantier. Des outils spécifiques ont été créés pour réaliser la découpe sous l’eau, de manière téléopérée.

Des outils qui pourront être uniquement réutilisés pour ce même type d’opérations, dans d’autres centrales. « Ensuite, les composants sont mis dans un panier, remontés en ascenseur pour être reconditionnés dans des fûts d’expédition en inox », développe Hugues Latourte. Démarrées en 2016, ces opérations ont pris un retard de 18 mois à cause de la crise sanitaire. La découpe de la cuve devrait donc s’achever en 2024.

Soixante-quinze marches plus bas, EDF présente son « appartement témoin, sourit Denis Doyen. Un local démantelé à 99 %. Il ne reste que l’éclairage et la ventilation. » Une pièce qui, auparavant, débordait d’un ensemble de tuyauterie, vannes et moteurs ; et aujourd’hui complètement vide. Projection de ce à quoi ressembleront les deux cavernes, avant d’être remblayées. Ne restera qu’un site extérieur vierge, à destinée industrielle.

« On démontre qu’à Chooz A, la déconstruction, on sait faire. On ne fait pas n’importe quoi, un grand nombre de personnes travaille sur le sujet et cette stratégie n’est pas faite au hasard, vante le directeur. EDF prend en charge l’ensemble du démantèlement, cela fait partie des étapes d’une centrale nucléaire, de la construction jusqu’à la déconstruction. »

Que faire de ces 70 000 tonnes de déchets ?

Le démantèlement de la centrale de Chooz A, c’est « 70 000 tonnes de déchets », chiffre Hugues Latourte, le directeur du site. Une quantité répartie en deux catégories : les déchets conventionnels et les déchets radioactifs.

Les premiers sont constitués de métaux et gravats hors zone nucléaire et représentent 80 % du total des déchets. Et environ 95 % de ce volume sont recyclés. Les 20 % restants, les radioactifs, sont répartis selon leur degré de contamination. L’immense majorité – 19,5 % – sont considérés comme très faiblement ou faiblement actifs. Ils sont compactés puis stockés « en surface » au centre industriel de l’Andra, dans l’Aube. Les 0,5 % restants sont des déchets de moyenne à longue activité. « Ils ont une périodicité supérieure à trente ans. Ce sont les déchets qui se trouvaient à l’intérieur du réacteur », développe le directeur.

Ils sont envoyés dans une installation de conditionnement et d’entreposage de déchets activés (Iceda), sur le site de la centrale nucléaire de Bugey, dans l’Ain. Ensuite, ils gagneront le futur site de stockage souterrain Cigeo (centre industriel de stockage géologique), à Bure, dans le département de la Meuse. Ce projet controversé prévoit le stockage des déchets radioactifs en couche géologique profonde.

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