Rohff: «J’ai quelque chose à me prouver avant de vouloir prouver au rap français» (interview)

Rohff: «J’ai quelque chose à me prouver avant de vouloir prouver au rap français» (interview)

Deux choses importantes se sont passées entre « Surnaturel » et « Grand Monsieur » : ton incarcération en juin 2019 pour l’affaire de la boutique Ünkut et le Covid-19. Comment as-tu vécu ces deux périodes ?

C’était compliqué, mais en même temps, je n’ai pas eu de mal à m’adapter parce que je sortais d’enfermement. La prison, je l’ai vécue comme un stage de préparation physique. Je n’ai fait que du sport. La prison, ce n’est pas facile, donc il faut s’occuper, lire, prendre sur soi, patienter. Et franchement, le sport, ça m’a bien aidé. Ça m’a aussi permis de prendre beaucoup de recul, de regarder la télé, suivre les informations… Quand je suis sorti, il y a eu le Covid et dès que ça a commencé, je l’ai choppé ! Je me suis bien adapté. Après, c’est vrai que j’étais un peu limité, ça crée un peu de frustration, mais une petite dose de patience ne m’a pas tué. Au contraire, ça m’a renforcé.

En 2008, tu étais aussi libéré de prison avant la sortie du « Code de l’Horreur ». Qu’est-ce qui a changé entre le Rohff de l’époque et le Rohff de maintenant, qui semble beaucoup plus apaisé ?

C’est normal ! J’avais 31 ans à la sortie du « Code de l’Horreur ». Aujourd’hui, j’en ai 44. En 13 ans, il se passe beaucoup de choses. Ça serait dommage à 44 ans de se comporter comme à 31 ans. C’est 13 ans de perte de temps. J’ai vécu beaucoup de choses qui m’ont fait grandir et c’est ce que je laisse transparaître dans mes chansons. J’ai toujours été en phase avec ce que je vivais, donc tu n’auras pas de mal à suivre mon évolution d’album en album. Je suis transparent.

Ton 10e et 5e double album s’intitule « Grand Monsieur ». Question très simple : qu’est-ce qu’un « Grand Monsieur » pour toi ?

Un « Grand Monsieur », c’est un type qui s’assume, qui assume ses responsabilités, sa famille, ses enfants, qui endure sans pleurnicher, qui partage et qui a un grand cœur.

Tu es papa de quatre enfants. Comment leur apprends-tu à devenir de « Grand Monsieurs » ?

Dans un premier temps, ils vont apprendre tout seul. C’est important pour eux. Tu ne peux pas leur montrer tous les chemins parce que ce n’est peut-être pas les chemins qu’ils veulent prendre. Moi, je suis là pour limiter la casse et pour leur dire « j’ai vécu ci, j’ai vécu ça, ça, je l’aurais fait, ça, je ne l’aurais pas fait ». Ils doivent vivre pour comprendre. Tu peux faire l’éducation téléguidée en mode « ne passe pas ces marches-là », mais il sera curieux et aura peut-être envie de les passer pour comprendre pourquoi il ne faut pas passer par là. Il aura envie de sauter du premier étage pour comprendre que s’il saute, il va se casser la jambe. Nous, on est là, on a pavé le chemin, et ça sera leur tour à eux, plus tard, de paver le chemin pour leurs enfants. Ils doivent comprendre ce qu’est « endurer ». La galère. Ils doivent traverser des galères, même s’ils en ont beaucoup moins que nous, parce qu’on est là pour les mettre bien aussi, pour les mettre à l’abri. Honnêtement, comparé à nous, ce sont des enfants gâtés. Ils ont tout. Mon petit dernier, par exemple, il a voyagé et a peut-être fait plus de destinations que plein d’adultes.

Ça les éduque aussi…

Ça les éduque, mais grandir dans l’aisance, il y a des vertus, mais il y a aussi des inconvénients. Ça fragilise. Nous, d’avoir manqué de tout, ça nous a endurcis et immunisés contre plein de choses. Et dans le monde qui est en train de se dessiner actuellement, il faut leur ouvrir les yeux. Il y a intérêt, sinon ils vont se perdre, ça va être des fragiles, ils vont être arrogants parce qu’ils ont tout, ils vont chier sur les pauvres et se moquer des gens qui n’ont pas. Ce n’est pas le but du jeu. C’est une sale éducation ça. Donc on est là pour les aiguiller, leur montrer la bonne voie à suivre.

Parlons de musique et de ton rôle de « Classicman ». Pour toi, quelle est la différence entre un hit et un classique dans le rap ?

Un hit, c’est radiophonique. Un classique, c’est intemporel. Alors tu vas me dire « oui, mais un son radiophonique peut être intemporel ». Oui, c’est possible, mais un classique à une âme. À chaque fois que tu l’écoutes, tu as l’impression que c’est la première fois que tu l’écoutes. Alors qu’un tube, c’est une recette, un refrain, une gimmick, une musique facile à appréhender et à comprendre, dansant, danceflor, mainstream. Tu as même l’impression que tu as déjà entendu un son similaire. Un classique, ce n’est pas pareil. C’est original, ça sort du lot.

Quel est ton plus grand classique ?

Avant toi, on m’a posé la question. On m’a dit d’en donner trois, mais ce ne sont jamais les mêmes. C’est dur ! Je vais te dire « Testament », « En Mode » et « Valeur inversée », qui vient de sortir. Le temps le dira, mais pour moi, c’est un classique de Rohff. Je peux aussi dire « Dounia », « Paris », « Repris de justesse », « Le son qui tue », « La puissance », etc. Il y en a tellement.

Tu as cité plusieurs sons sans refrain. Tu essaies d’ailleurs d’en faire un dans chaque album. Est-ce qu’un son sans refrain de Rohff devient automatiquement un classique ? L’histoire nous le dira d’ailleurs avec « Valeur inversée ».

Il a de forte chance ! Parce que s’il n’y a pas de refrain, c’est que j’ai beaucoup de choses à dire et que la musique en valait la peine, donc tous les ingrédients sont réunis. Avec « Valeur inversée », c’est la deuxième fois que je clippe un morceau « fleuve », il y avait « Regretté » et il y a celui-ci. J’ai toujours regretté ne pas avoir clippé ces morceaux-là. Mais comme il s’agit du 10e album, il fallait marquer le coup. Je me suis dit que cette fois-ci je n’allais pas passer à côté.

Tu évoques dans plusieurs morceaux les critiques à ton égard malgré ton statut de légende du rap français. L’ingratitude vient-elle d’une certaine partie du public ou des artistes ?

Quand tu ne suis pas le courant, que tu n’es pas un mouton, que tu ne fais rien comme les autres et qu’en plus de ça on te loue, on parle de toi, même quand tu es absent tu es là, en tendance, en TT sur Twitter, parce que tu es classique, parce qu’il y a des histoires, ça agace ! Ça peut agacer des rappeurs qui peuvent se dire « je suis là toute l’année, j’achète des streams toute l’année, je fais des chiffres toute l’année, mais on ne parle pas de moi comme lui. On dirait qu’il y a un truc mystique avec lui ». Je peux comprendre que ça complexe. Et tout ça, ce n’est pas de ma faute !

Est-ce que c’était important de remettre les pendules à l’heure dans « Grand Monsieur » ?

J’ai quelque chose à me prouver à moi avant de vouloir prouver au rap français. Je n’ai rien à prouver au rap français. J’ai toujours eu quelque chose à me prouver à moi, c’est de faire un album aussi bon que le précédent, voire mieux. C’est toujours compliqué. Quand je rentre en studio, ce n’est pas de tout repos. J’ai vraiment une mission, est-ce que j’ai encore l’énergie, la pêche, l’envie… Tant que j’aurais l’envie, j’arriverais à produire de bons albums. Je ne ferai jamais l’album de trop. Après, il y a dans le game des haters, des détracteurs, et tous ceux à qui je pose problème, que je dérange, ouvrent leur gueule. Ceux que je ne dérange pas, ils n’ouvrent pas leur gueule. C’est la vérité : quand quelqu’un ne t’intéresse pas, tu ne parles pas de lui, tu ne le regardes même pas, tu ignores tout ce qu’il fait, tu t’en fous en fait ! Quand quelqu’un te dérange, tu es obligé d’ouvrir ta gueule. On dit qu’un singe qui n’arrive pas à atteindre un arbre n’a de cesse de dire que son fruit n’est pas bon. Ils veulent détourner ton regard. Ils ne veulent pas que tu écoutes parce que tu vas te rendre compte que le gars est trop fort. Donc ils se dépêchent de faire quoi ? De critiquer, pour pas que tu ailles écouter.

Dans « Valeur inversée », tu fais un constat sur le monde actuel et les différences entre la société passée et présente. Concernant le rap, quelle est la grande différence entre le rap de tes débuts et le rap de 2022 ?

Avant, les gens racontaient des choses très profondes. Il y avait du fond. Aujourd’hui, il n’y a plus que de la forme.

Le streaming en est-il la cause principale ?

Ce genre de rap a toujours existé et ce n’est pas celui qui marchait le mieux. Le public, il aime se sentir concerné. Il aime être touché. Quand tu regardes les morceaux qui marchent le mieux, ce sont les morceaux qui touchent les gens, qui parlent aux gens. Après, quand tu as un rappeur qui est en train de te dire qu’il est fortuné, qu’il est mieux que toi, qu’il est plus beau, tu t’en fous en fait. C’est un mec qui rappe encerclé de miroir et qui n’en peut plus de lui. Il est tout seul dans sa bulle.

Il y a aussi une différence entre ceux pour qui le rap est un art et ceux pour qui le rap fait référence à l’argent uniquement.

C’est un air ! Mais bon, moi j’ai pris le rap comme un art et ça m’a amené de l’argent. Je ne change pas cette recette, il en est hors de question.

Il y a plusieurs feats sur l’album, dont les deux Marseillais Jul et Naps. La connexion entre-vous se fait-elle avant ou après « Classico Organisé » et le titre « Les Galactiques » ?

Ce ne sont pas des feats improbables pour moi. Naps, on s’est rencontré et on avait déjà fait un son pour son album. Le « J », ça fait déjà quelques années qu’on prévoyait de faire un son ensemble, voire même deux, on devait faire un aller-retour en 2015 déjà. Ce sont aussi des feats que les gens voulaient voir.

Quand on voit tout ce qu’il fait à l’heure actuelle, est-ce que Jul est un « Grand Monsieur » du rap français ?

Il est encore jeune, mais il est bien parti pour parce qu’il a un grand cœur déjà. Quand tu vois comment il a orchestré « Bande Organisée », il a fait réunir tout le monde dedans, il a réussi à réunir Marseille alors qu’il y a des gens en froid. Je trouve ça fort, c’est tout à son honneur !

Ton rôle a rencontré un franc succès dans « Validé : Saison 2 ». As-tu reçu d’autres propositions par après ?

Oui, il y a des propositions. C’est motivant ! Le jeu d’acting, mon passage dans « Validé » a été salué, bien reçu… validé même. J’espère qu’on va pouvoir s’illustrer sur le grand écran.

Justement, où en est le biopic sur Rohff ?

Je n’en parle pas beaucoup parce que là, je dois encore revoir mon scénariste. On rentre dans la phase du dialogue. Ça se fait doucement, mais sûrement.

Est-ce que tu vas jouer dedans ?

Non ! Non, je ne jouerai pas dedans !

On parlait de l’importance du sport en début d’interview. Vois-tu cela comme un simple défouloir ou, au contraire, cela fait partie de ton hygiène de vie au quotidien ?

C’est hygiène de vie et aussi un défouloir. C’est important de faire du sport pour moi parce que ça me permet de garder une certaine tonicité, une certaine énergie, du souffle pour le kickage. Vous ne le remarquez pas, mais dans mes couplets, il y a beaucoup de passages où je rappe limite en apnée. Dans « Classicman », pendant facile 30 secondes je ne respire pas. Et pour ça, il faut du coffre. Et puis, c’est bon pour le moral et le mental aussi, et ça garde la jeunesse.

Un petit mot sur le parcours des Comores à la CAN ?

C’est un parcours de vaillants ! On est en droit de se poser beaucoup de questions sur cette compétition, avec tout ce qu’il s’est passé, les règlements lunaires qui sont tombés du jour au lendemain, qui ont empêché les Comores de jouer avec un vrai gardien. Mais voilà, ça a son charme. L’histoire retiendra que les Comores se sont battues, sans se plaindre, et sont arrivées en 8e de finale avec les honneurs. Ce n’est pas pour rien que tout le monde était derrière cette équipe. Il s’est passé quelque chose ! C’est une équipe qui est jeune. Elle a intégré la FIFA en 2005. Elle a eu des vraies galères pour s’inscrire dans cette compétition. Elle a tout le mérite. J’ai hâte de voir la suite de l’aventure.

Dernière question : 15 ans après, est-ce Rohff sera au Bercy de 50 Cent ?

Non, non, non ! Mais possible que j’aille regarder. Si je suis là, pourquoi pas. Mais je ne sauverai plus son Bercy. J’en ai déjà un à remplir (le 15 novembre 2022) ! C’était une belle expérience, je pense que ça restera dans l’histoire, mais là, j’ai le mien à gérer.

Tu as aussi un Forest National à remplir ici, à Bruxelles, le 18 novembre.

Forest National ! Il faudra s’attendre à ce qu’il va se passer dans mon Bercy, mais version « BX » !

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