Comment l’Eurovision est redevenu branché

Comment l’Eurovision est redevenu branché

Il fut une époque où dire que l’on regardait l’Eurovision était carrément mal perçu. C’était uniquement le royaume du kitsch, avec ses chanteurs dont les accoutrements bariolés masquaient bien souvent la médiocrité de leur chanson. Et pourtant, tout ça a changé. L’an dernier, vous étiez près d’un demi-million à suivre la finale sur la RTBF, pourtant sans représentant belge. Désormais, l’Eurovision est devenu hype. Et mieux vaut savoir qui est le gagnant, de crainte sinon de passer pour un ignare le lundi matin face aux collègues de bureau.

Jean-Louis Lahaye, qui commente l’événement depuis quinze ans, a vécu cette mutation. « Tout d’abord, je tiens à dire que l’Eurovision sans le kitsch, ce n’est plus l’Eurovision », nous précise d’emblée le comparse de Maureen Louys. « Le kitsch fait évidemment partie du charme et du succès du concours. C’est précieux et je vous rassure, cette année, on en aura encore notre dose. C’est ce que les gens attendent. Mais c’est vrai qu’il y a eu une évolution lorsque l’Eurovision s’est déroulé à Moscou en 2009. La Russie a doublé le budget cette année-là. On s’est retrouvés devant un show télé qui n’avait plus rien de has been ou de ringard, mais devant quelque chose d’excellentissime. 75 % des murs LED disponibles dans le monde à l’époque étaient monopolisés pour cette soirée. Et pour ne rien gâter, les chansons étaient nettement meilleures que d’habitude ! On a donc vu un spectacle hyper-tendance. Même les blagues des présentateurs, d’ordinaire consternantes, étaient de vrais sketchs, vraiment drôles. Au point que j’étais embêté. J’étais là avec mon complice, mon regretté Jean-Pierre Hautier, pour me moquer de l’aspect affligeant de l’émission, et on était devant un show dont on ne pouvait plus rire tellement il était extraordinaire. »

Une mue qui s’est poursuivie au fil des ans, au point qu’il est impossible de passer désormais à côté de la soirée. « J’ai connu enfant l’époque où personne ne ratait l’Eurovision », poursuit Jean-Louis Lahaye. « C’était le rendez-vous familial immanquable. On ne pouvait pas rester dans sa chambre, on devait descendre pour regarder avec ses parents. Puis, ça s’était estompé. Et là, c’est redevenu l’événement que tout le monde suit, en famille mais aussi entre potes. C’est tendance. On fait 40 % de parts de marché. Cherchez combien de programmes font ça. Et chaque année, on augmente nos scores. C’est le show télévisé le plus regardé au monde. »

L’effet « The Voice »

Bien sûr, il y a d’autres explications que simplement la qualité de la réalisation et les moyens déployés. « Il y a le regain d’intérêt pour les concours de chant. “The Voice” est l’émission qui a été la meilleure ambassadrice de l’Eurovision. De nombreux participants sont d’ailleurs issus de “The Voice” dans leur pays. On a assisté aussi à une montée en puissance d’énormément d’artistes qu’aujourd’hui on entend dans les charts. Les jeunes sont fans. L’idée reçue que lorsque ça marche à l’Eurovision, ça ne marche pas ailleurs, c’est archifaux ! Des gagnants comme Conchita Wurst, Salvador Sobral, Duncan Laurence ou Måns Zelmerlöw ont contribué à changer cette image. Ce sont des vainqueurs extraordinaires. On est face à des artistes complets. »

Et puis, il y a évidemment les fans. Ceux qui ne rateraient l’émission pour rien au monde et organisent des soirées entre amis pour suivre la retransmission. Et parmi les inconditionnels, on retrouve notamment la communauté gay. « L’Eurovision, c’est une acceptation de la différence. Même si parfois ça ne se fait pas sans mal. Conchita Wurst a créé un tollé dans certains pays, qui ont traité le concours de dégénéré. Mais c’est le rendez-vous LGBTQ+, celui de toutes les différences. Et quand le concours a eu lieu en Russie, ils ont été obligés d’accepter la présence d’énormément de personnes avec des orientations sexuelles qu’ils réprouvent. Ça apprend aux jeunes qu’il y a plein de différences et c’est formidable. Ça ouvre l’esprit des gens. »

Reste qu’il y a aussi certains aspects plus contestables, comme les ex-pays de l’Est qui votent systématiquement entre eux. « Ça a moins d’impact désormais, car il y a maintenant le vote des professionnels qui compte pour 50 %, ce qui amortit considérablement le vote entre pays amis. Ça permet d’avoir un résultat beaucoup plus juste. Mais je rappelle souvent que le concours a été mis sur pied par le directeur de la télévision suisse, après la guerre, en disant que désormais, on va se battre avec des chansons plutôt qu’avec des armes. Quand l’Eurovision a eu lieu en Israël, il n’y a pas eu de problèmes avec les Palestiniens. On a eu trois semaines de paix. C’est la puissance d’un concours de chant. Et c’est dommage de voir qu’aujourd’hui les coups de canon résonnent à nouveau en Europe… »

L’Eurovision a d’ailleurs pris une tournure politique cette année avec l’exclusion de la Russie suite à l’invasion de l’Ukraine. « Personnellement, je trouve qu’on aurait dû garder la Russie, comme ça les Russes auraient eu une vision un peu différente du monde. Les médias locaux n’auraient pas pu tout bloquer. »

Et y a-t-il encore des choses à améliorer ? « On peut s’interroger sur la qualification automatique pour la finale de la France, l’Allemagne, l’Angleterre, l’Italie et l’Espagne. Ceux qu’on appelle les big five et qui sont les cinq plus gros contributeurs financiers. Ce passe-droit n’est pas le meilleur exemple. L’Eurovision a un peu une image de société idéale, où on accepte les différences et où les meilleurs gagnent. C’est dommage de se dire que lorsqu’on a plus de pognon, on va direct en finale. Mais si on les retire, il n’y a plus d’argent pour financer le concours. Ils payent quelque part leur place. C’est mon seul petit bémol. »