Louis Bertignac: «Les Insus? Si on se retrouve, ça marcherait à tous les coups!»

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Louis Bertignac, un homme et une guitare, pour «Une jolie petite histoire» de la musique. © Coll. personnelle Louis Bertignac
Louis Bertignac, un homme et une guitare, pour «Une jolie petite histoire» de la musique. © Coll. personnelle Louis Bertignac

Qu’est-ce qui vous a donné l’envie de vous retourner sur cette « Jolie petite histoire » (au Cherche-Midi), de votre vie ?

Ce qui m’a décidé, alors que jusque-là j’avais toujours refusé, c’est la rencontre avec Guy Carlier, copain d’un copain, qui m’a simplement dit : « Si tu veux, on essaie ensemble, et si ça te plaît, on continue. » De me replonger ainsi dans les souvenirs, durant deux heures, m’a procuré un plaisir que je n’imaginais pas. Je me suis dit que, finalement, il y avait peut-être de quoi remplir un bouquin !

On a l’impression que vous vouliez aussi rendre hommage à vos parents. Il y a de très belles pages sur eux.

Ce que je n’ai pas eu le temps de leur dire, j’ai voulu leur écrire, même s’ils ne le verront pas. J’étais trop timide pour leur dire ce que je pensais. Sauf à mon père, sur son lit d’hôpital, je lui ai dit : « C’est dingue ce que tu as été gentil, tout ce que tu as fait pour ma sœur et moi. » J’avais envie d’avoir une longue conversation, mais il m’a coupé toute de suite et m’a dit : « Mais c’est normal, mon fils. »

Louis Bertignac enfant avec ses parents, Joël et Nelly, et sa soeur, Annie. © Coll. personnelle Louis Bertignac
Louis Bertignac enfant avec ses parents, Joël et Nelly, et sa soeur, Annie. © Coll. personnelle Louis Bertignac

Contrairement au lieu commun sur les rockeurs, vous n’avez jamais été en révolte contre eux…

J’avais 14 ans en Mai 68. Ceux qui lançaient « Les parents, c’est des cons », je ne marchais pas dans cette histoire. Pour moi, mes parents avaient tout compris ! Quand mon père m’a surpris avec un énorme pétard, il ne m’a même pas engueulé. Mais ma petite sœur est venue me trouver dix minutes après me dire qu’il pleurait. Qu’il pleure, ça m’a foutu un coup, je n’imaginais pas ça possible. Et qu’il pleure à cause de moi, ça m’a fichu un deuxième coup. La plupart du temps, j’essayais de les rassurer. Mon père était très inquiet pour mon travail, et ma mère pour ma santé, ils faisaient la paire. Ma mère est restée inquiète jusqu’à son dernier jour !

Ce qui a rassuré votre père, c’est que vous deveniez très jeune guitariste pour Jacques Higelin, célèbre à l’époque grâce au film « Elle court la banlieue » !

Oui, je l’ai invité à la maison pour qu’il leur parle. C’est comme si j’avais décroché mon diplôme de médecine ! Et durant Téléphone, mon père me disait : « Je suis allé chez le boucher. J’ai commandé un rôti, et quand je lui ai laissé mon nom, il m’a demandé si j’étais le père de Louis Bertignac », il était super fier ! La médecine, j’ai vraiment essayé, pour leur faire plaisir, mais au bout de trois mois, j’avais compris que ce n’était pas pour moi. Mais j’étais très inquiet. Il était important pour eux que j’aie une bonne situation. Je jouais énormément, parce qu’au moins pendant que je tenais ma guitare, je cessais d’angoisser sur mon avenir. Devenir musicien n’était pas le but à ce moment-là. Faire carrière dans le rock, en français, ce n’était pas évident.

Jouer ne va pas suffire, très vite la drogue, la dure, arrive.

Oui, elle était récréative, au début. Après, je me suis retrouvé accro et c’était moins rigolo. Je n’en prenais plus pour m’éclater, mais juste parce que j’étais mal quand j’arrêtais. Ça n’a pas du tout soigné mes angoisses. Ça m’empêchait de réfléchir, ça, j’aimais bien.

Elle va vous désinhiber aussi, vous le grand timide, pour séduire Corine, bien avant Téléphone.

Cela m’a un peu aidé à la draguer plus intelligemment, mais il aurait suffi de la regarder intensément, ça marchait bien aussi ! C’est une tellement honnête, on ne peut qu’être honnête avec elle. Donc je lui disais que j’avais envie de coucher avec elle, et ça ne marchait pas ! C’est pas comme ça qu’on drague les filles, je l’ai appris plus tard ! (Rires.) « J’ai envie de faire l’amour », c’est un peu mieux, mais ça ne marche pas non plus ! Il ne faut pas dire les choses comme elles sont.

Trois garçons et une fille, c’est Téléphone, avec Jean-Louis Aubert, Louis Bertignac et Richard Kolinka autour de Corine Marienneau. © Coll. personnelle de Louis Bertignac
Trois garçons et une fille, c’est Téléphone, avec Jean-Louis Aubert, Louis Bertignac et Richard Kolinka autour de Corine Marienneau. © Coll. personnelle de Louis Bertignac

Vous battez en brèche le lieu commun qui veut que le guitariste emballe toujours la fille !

Oui ! Je suis tellement timide, c’est désastreux ! J’étais fier d’arriver à jouer ce que les filles, ou les mecs, me demandaient, et pendant que je jouais, ils se barraient avec elles ! Chaque soir, je me retrouvais comme un con ! J’ai été dépucelé très tard, à 18 ans. ça a été long !

Votre rencontre avec Jean-Louis Aubert, vous la racontez comme un coup de foudre, au temps du lycée !

J’adorais échanger en musique. On ne baratine pas avec la musique, c’est sincère, comme tomber amoureux. Je ne suis pas tombé amoureux de Jean-Louis, mais c’est vrai qu’on n’avait pas besoin de se parler, il se passait quelque chose de très intense. On reçoit et on donne quelque chose de profond, notre culture, notre amour de la musique, bien plus que quand on parle. Jean-Louis était un peu comme moi. On a dû se dire douze mots en une journée, par contre on a joué des heures, et j’ai su son caractère, ce qu’il aimait…

Aujourd’hui, vous en parlez comme d’un ex. L’amour n’y est plus ? Vous ne pourriez par refaire les Insus ?

Si on se retrouve, ça marcherait à tous les coups ! Il suffit qu’on fasse un bœuf ensemble, et c’est reparti. Il y a une pudeur qui fait qu’on ne se retrouve pas. C’était un accident, les Insus, on était contents après la greffe du foie réussie de notre vieux manager, François. Pour lui faire plaisir, on a joué à son annif. Une semaine avant, on n’y pensait pas – surtout qu’on s’était vautrés avec les précédents essais de reformation ! Si une autre circonstance fait qu’on joue ensemble, on n’aura peut-être envie de remettre ça ! Le plus dur, c’est de nous réunir.

De cette rencontre naît l’envie de former un groupe, où vous faites entrer Corine. Et ça va être tendu dès le départ entre eux deux… C’était une erreur, à l’époque, de faire entrer une femme dans un groupe rock ?

L’erreur, c’était d’y faire entrer MA femme ! Ce n’est pas pareil ! C’était bien aussi, Corinne a été une très belle histoire d’amour. Le problème, c’était Téléphone. Sur la durée, ça devenait trop lourd d’être tout le temps sur le dos l’un de l’autre. Puis, j’avais une énorme amitié avec Jean-Louis, et quand on forme un groupe, je ramène ma femme ! ça nous a un peu coupé le truc. Au lieu d’aller me déglinguer avec lui après les concerts, je restais avec ma femme. Et quand on se sépare, il sort avec elle !

C’est rock’n’roll ! Elle menace de se suicider si vous la quittez, y parvient presque quand vous partez, et quand tout le monde se succède à son chevet, c’est Jean-Louis qui la console…

Il est venu me parler la nuit même, dans la rue. Je pense que « Au cœur de la nuit » raconte ce moment. J’étais soulagé, content pour eux qui avaient été toujours en conflit, même si mon ego en prenait un petit coup.

La fin du groupe, au milieu des années 80, se passe « dans l’indifférence » et vous assumez le rôle du responsable de la rupture…

Il n’y a pas eu d’éclat parce que, personnellement, j’y pensais depuis un bon moment. Richard (Kolinka, le batteur du groupe) aurait tout fait pour qu’on continue. Corine aussi, d’ailleurs elle a eu l’intelligence de proposer une année sabbatique. Ça m’allait très bien, Jean-Louis n’en voulait pas. Je n’ai pas cédé. Voilà. Je devais sortir un album solo, j’y travaillais, quand en plein milieu il sort « Le jour s’est levé », avec plein de promo, et ça me casse tout. Après ce single, je me dis que je peux continuer mon album, et là, il dit non, qu’il veut qu’on entre en studio pour le prochain Téléphone, alors qu’on n’avait pas la queue d’une chanson. J’ai dit non. Je ne voulais pas que le prochain single de Téléphone soit « Juste une illusion ». On bossait chacun de son côté. Corinne n’arrêtait pas de nous dire de nous remettre à bosser ensemble. On n’avait pas envie.

Comment vous sentiez-vous à ce moment-là ?

Durant les mois qui ont précédé la rupture, les potes me disaient de ne pas arrêter ce que j’avais fait de mieux dans ma vie. Je leur donnais raison, mais la veille de la rupture, je me dis : « Allez, il n’y a pas d’heure pour les braves ! » Après ça, j’étais soulagé et déprimé, je me sentais comme un nouveau-né. Perdu, mais content d’être perdu comme ça. C’était une nouvelle vie qui commençait. Je savais que j’allais galérer, mais ça m’allait. Enfin, à ce point-là, je croyais pas ! Les premiers concerts, je me suis retrouvé sans public. Et j’étais en colère de voir que les gens ne voulaient plus venir, et que les 200 qui étaient là ne voulaient que des chansons de Téléphone. Je leur en voulais presque, alors qu’ils me prouvaient leur amour en venant. Alors, j’ai arrêté de leur faire la gueule !

Après Téléphone, il y aura votre groupe Les Visiteurs, puis l’album pour Carla. Là aussi, une grande histoire d’amour au départ, dont la fin est dure, quand vous la surprenez au téléphone vous désignant…

… comme « l’autre du moment ». Oui ! Je n’ai pas pensé que raconter ce passage pourrait être dur pour elle. Je regrette. Il y a des trucs qui n’étaient pas à dire. D’ailleurs, il y a une nouvelle impression du bouquin, et j’ai retiré plein de trucs. Je ne veux pas faire de mal à mes amis.

Avec Carli Bruni. Après l’aventure amoureuse, il travaillera avec elle sur l’album « Quelqu’un m’a dit », pour lequel Carla sera élue artiste féminine de l’année en 2004. © Isopix
Avec Carli Bruni. Après l’aventure amoureuse, il travaillera avec elle sur l’album « Quelqu’un m’a dit », pour lequel Carla sera élue artiste féminine de l’année en 2004. © Isopix

Elle est vraiment une amie, car quand vous vivez une autre rupture dévastatrice, avec la mère de vos filles, Lola et Lili, qui part avec elles aux USA, c’est Carla et Nicolas Sarkozy, alors président, qui vous accueillent !

Oui, ils m’ont accueilli de manière adorable, au Cap-Nègre. Le côté politique, je m’en foutais un peu, même si j’étais intéressé de voir un président au boulot. J’étais quand même dans un autre monde. Ça m’a bien changé les idées ! Ça m’a fait beaucoup de bien. C’était la deuxième croisée de chemins de ma vie, après avoir arrêté l’héro. Soit je continuais dans une voie dramatique, à me lamenter sur moi-même, soit j’arrêtais de flipper. J’ai décidé que, quoi qu’il arrive, ma vie serait dorénavant un feu d’artifice. Et ça l’a fait ! Laetitia, avec qui j’ai eu Jack, est arrivée pile-poil, et on m’a proposé « The Voice », qui m’a redonné du courage.

Avec Jennifer et Garou, juré pour «The Voice». © TF1
Avec Jennifer et Garou, juré pour «The Voice». © TF1

« The Voice » a été salutaire pour votre moral ?

Quand même. Je voyais d’immenses affiches dans Paris, de trois mecs et une fille, ça me rappelait quelque chose ! ça m’a remis sur pied, et ça m’a donné un public de jeunes, d’enfants, c’est mignon. Après, « The Voice », ça me faisait mal de voir qu’on formait une équipe, qu’on faisait bosser des jeunes sur des chansons – bon, qu’on n’aurait pas forcément choisies nous-mêmes –, et de savoir que les battles allaient arriver, qu’on allait en virer un sur deux et, qu’à moins d’une grosse surprise, on savait lequel on allait virer… ça ne plaisait pas. J’aurais préféré que ce soit le public qui décide. Je me sentais un parfait hypocrite.

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