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Le Chêne : la Vierge du village otage en Allemagne

La Vierge à l’enfant du Chêne, rare et monumentale œuvre du début du XV e  siècle. Ou plutôt sa copie, puisque l’original a été illégalement vendu entre 1911 et 1931.
La Vierge à l’enfant du Chêne, rare et monumentale œuvre du début du XV e siècle. Ou plutôt sa copie, puisque l’original a été illégalement vendu entre 1911 et 1931.

Jusqu’en 2015, les habitants du Chêne dormaient paisiblement. Dans l’église Saint-Pierre-ès-liens, une belle Vierge à l’enfant veillait au sommeil des paroissiens.

Mais en avril 2015, c’est un coup de tonnerre. La Vierge est un faux !

Elle a été subtilisée et remplacée par une copie entre 1911 et 1931. 1911, parce qu’elle est alors examinée avant d’être classée Monument historique ; 1931, parce qu’à cette date, la Vierge du Chêne (la vraie) a obtenu un certificat d’exportation tout à fait légal et pris le large pour les États-Unis.

 

 

La substitution d’une copie à l’originale, sa vente aux dépens de la commune propriétaire, en dépit de son classement, constituent des infractions flagrantes.

C’est une visite de deux conservateurs et d’un restaurateur du Bode Museum de Berlin (Allemagne) qui dévoile l’affaire au maire Solange Gaudy et aux habitants du village.

Une Vierge pour la somme de 1,2 M€

Si le musée enquête, c’est qu’un antiquaire allemand lui a proposé une Vierge pour la somme de 1,2 M€.

En professionnels avisés, ils ont enquêté sur les origines de l’œuvre. C’est grâce à la sagacité d’une stagiaire qu’ils font le rapprochement avec la Vierge du Chêne.

Dans l’église, ils n’ont pas de difficulté à détecter une copie. Une copie pas si fidèle que ça, en pierre reconstituée mais habillée d’une polychromie convaincante.

Plus question alors, pour le Bode Museum, d’acheter selon la procédure classique une œuvre dont l’origine est frauduleuse. Français et conservateur au musée, Julien Chapuis propose cependant un compromis pour éviter que l’œuvre ne soit vendue sur le marché parallèle et disparaisse.

 

 

Avec l’accord de la direction des patrimoines, du musée du Louvre et de la commune du Chêne, il propose d’acheter l’œuvre pour le prix convenu et de la rétrocéder à la commune dès qu’elle en manifestera le désir.

Las, un bien classé est inaliénable et à ce titre, il est illégal de racheter une œuvre qui vous appartient, selon le droit français.

La solution alternative est abandonnée… et la Vierge du Chêne reste entre les mains du vendeur, un Allemand.

Des démarches vaines

Conseillée par le ministère de la Culture, Solange Gaudy, maire de la commune, porte plainte devant le procureur de la République.

Elle contacte à Stuttgart l’antiquaire détenteur en exigeant la restitution de l’œuvre. Comme elle le lui signale, il peut se retourner contre celui qui lui a vendue, invalider l’achat, se faire rembourser.

C’est la pratique en France mais en Allemagne, la justice mise sur la bonne foi du détenteur.

En tout état de cause, « aucun juge allemand n’a jusqu’à présent accepté d’appliquer le droit du propriétaire dépossédé », note Julien Chapuis.

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La commune est dans l’impasse. La plainte déposée devant le procureur de la République de Troyes est classée sans suite.

La seule solution, explique le parquet, est d’attaquer le détenteur devant le tribunal de sa localité de résidence. Donc de prendre un avocat allemand, et de traîner l’antiquaire devant la justice du pays de Goethe…

Une œuvre à la réputation plombée

La Vierge du Chêne est plombée depuis sa « fugue ». Charles Joret, l’antiquaire parisien qui permet son exportation aux États-Unis en 1931 a déjà été condamné pour des faits similaires. Entre 1931 et 2015, l’œuvre fait des allers-retours entre les États-Unis et l’Europe.

De 1931 à ce jour, elle n’a pas trouvé d’acquéreur, qu’il soit musée ou particulier, ni dans le Nouveau Monde, ni dans la vieille Europe.

Voilà un constat qui en dit long… En 1963, par exemple, elle est proposée par Wolfsgang Hofstätter, antiquaire autrichien, au Metropolitan Museum (MET) de New York. Les conservateurs américains sont circonspects.

Le marchand d’art a manœuvré pour donner une virginité à l’œuvre. Elle a été déposée un temps au monastère de Klosterneuburg en Autriche.

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Le MET détecte une œuvre champenoise, sans origine, et saisit les autorités françaises. Las, la Vierge du Chêne n’est pas déclarée volée et l’enquête en reste là.

L’année suivante, Jacques Dupont, inspecteur général des Monuments historiques, émet des doutes sur l’œuvre.

Maxime Chiquet, sculpteur-restaurateur qui travaille pour les Monuments historiques, est dépêché sur place pour l’examiner  : « Pour moi, cette statue est ancienne », écrit-il dans son rapport. Il précise que l’œuvre porte deux polychromies, des couleurs plus anciennes apparaissant sous les couleurs actuelles…

La substitution, le vol, la vente ne sont pas détectés. Interpol n’est pas saisi. C’est donc le Bode Museum de Berlin qui révélera l’affaire dans tous les détails cinquante ans plus tard.

Le ministère de la Culture et celui des affaires étrangères prêteront leur aide à la commune du Chêne dans sa quête, explique Éric Blanchegorge, conservateur des antiquités et objets d’art de l’Aube. Même s’il s’agit de financer un « dédommagement » à l’antiquaire. L’entreprise n’en sera pas moins très lourde pour la commune.

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À savoir

Église Saint-Pierre-ès-Liens du Chêne « La Vierge à l’enfant », calcaire polychrome du début du XVe siècle.

Dimension et poids  : H. 165 ; la.53 ; pr. 42 cm, près de 400 kg.

Protection  : classement au titre des Monuments historiques le 20 décembre 1911.

Vol par substitution  : entre 1911 et 1931.

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