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US Open : Serena Williams, le dernier combat d’une reine

L’Américaine s’est inclinée lors du 3e tour de l’US Open, signant à 40 ans son retrait du circuit.

Elle aura fait durer le suspense, comme portée par un public acquis. Serena Williams s’est finalement inclinée 7-5, 6-7, 6-1, après un dernier jeu acharné face à l’Australienne Ajla Tomljanovic, au 3e tour de l’US Open. Une défaite qui marque la fin de carrière de la star aux 23 grands chelems. «J’ai vraiment essayé, il aurait fallu être un peu meilleure», s’est presque excusée l’Américaine de 40 ans, très émue à l’issue de la rencontre. Avant de saluer son père, sa mère et sa soeur Venus: «Merci d’avoir été à mes côté pendant toutes ces années, ces décennies. C’est eux qui méritent tout, c’est grâce à eux que j’ai tout réussi. C’était une chouette balade»

Une révérence à l’US Open, c’est une façon de boucler la boucle, à domicile, 23 ans après le premier triomphe en Grand Chelem qui l’a sortie de l’ombre de Venus. Un final devant un public américain gaga: les places pour son premier match, dont le prix n’a cessé de grimper depuis l’annonce de son retrait, se sont revendues jusqu’à 98.000 euros au marché noir. Un traitement à la hauteur de l’aura de superstar qu’elle a acquise et qui ferait presque oublier à quel point le public américain a pu se montrer dédaigneux, si pas méprisant vis-à-vis de sa championne.

C’est que, pendant des années, le clan Williams a suscité une espèce d’antagonisme malsain au sein du milieu comme du public. Une hostilité, manifestée dès le début de la (très jeune carrière) de Venus et Serena: deux petites filles noires, issues d’un quartier mal famé, coachées par leurs parents – des autodidactes! – débarquant dans un milieu blanc et privilégié. Formellement, on leur reproche l’exubérance parfois outrancière du père, de ne pas se plier aux codes (les filles seront sorties du circuit junior par souci de protection), de donner l’impression de faire bande à part.

Dans le fond, difficile de ne pas voir une forme de racisme et de mépris de classe. Les deux prodiges ont pris cette hostilité larvée de plein fouet lors de la finale d’Indian Wells, en 2001. Serena Williams, 19 ans, affronte une petite Belge, de deux ans sa cadette: Kim Clijsters. Elle entre sur le court sous la huée de milliers de spectateurs (dans un des stades les plus grands du monde), huée qui redouble lorsque sa sœur et son père prennent place en tribune. La cause: la veille, la demi-finale opposant Serena à Venus Williams est annulée à la dernière minute en raison d’une blessure de l’aînée, trop tard pour programmer un match de remplacement (Serena affirmera plus tard que sa sœur a signalé sa blessure plusieurs fois, mais que l’organisation a espéré jusqu’au dernier moment qu’elle se remette pour jouer – l’affrontement attirait du monde–, une version que le directeur du tournoi réfute). Or l’événement se produit dans un contexte de rumeurs, relayées dans la presse et par certaines joueuses (en l’occurrence Elena Dementieva après sa défaite contre Venus), selon lesquelles les matchs opposant les deux sœurs seraient pipés par Richard Williams. Le paternel déciderait en amont qui des deux doit gagner, en alternance bien sûr, pas question de faire de jalouse. D’où le déchaînement de la bronca, redoublée par la vue d’une Venus même pas boiteuse le lendemain de l’incident. Pendant toute la rencontre, le public sera du côté de Kim Clijsters, applaudissant les erreurs de Serena Williams, huant ses services. La joueuse en parlera rétrospectivement comme d’un événement traumatisant (vraiment, elle évoquera des cauchemars et des angoisses post-traumatiques).

Narrant l’événement dans son livre Seeing Serena, le journaliste américain Gerald Marzorati y voit l’avènement de la Serena Williams «telle qu’on la connaît depuis: obstinée, inflexible, imposante, surpuissante et avec une concentration à la fois glaciale et flamboyante». Déstabilisée, elle perd le premier set 6-4 (elle expliquera à l’issue du match qu’elle ne pensait pas avoir le cran de continuer, écrasée par les huées), avant de remonter la pente, augmentant son niveau de jeu comme si elle «tirait de l’énergie» de l’hostilité du public, analyse l’auteur, gagnant le match en trois sets. Il faudra attendre quatorze ans pour que Serena et Venus Williams remettent les pieds à Indian Wells.

L’avènement de Serena Williams

Pas la bienvenue, Serena Williams a progressivement fait son trou sur les courts et dans l’opinion, à sa manière, sans compromission, en s’imposant par son jeu: un service puissant et précis, des retours hyperefficaces destinés à plier l’échange sur les premiers coups. «Si votre service, même bon, n’était pas sur la ligne à une certaine vitesse, vous ne revoyiez pas la balle derrière», évoque Marion Bartoli. «Ça arrive une, deux, trois fois, et à un moment vous ne savez plus quoi faire. Quand vous n’avez même pas le temps de rentrer dans le match et que c’est déjà fini, ce n’est pas évident.» Une domination écrasante, tant physique que mentale. Comme le décrivent souvent les joueuses qui l’ont affrontée, un match contre les Williams, et plus particulièrement contre Serena, se jouait avant même la première balle. Justine Henin – qui parle de Serena Williams comme de «son plus grand challenge», «sa plus grande remise en question» – expliquait récemment dans l’Equipe: «On sentait qu’elles étaient conditionnées à être là, la voie était tracée. […] Elles ont fait peur et Serena peut-être encore davantage. Il y avait aussi beaucoup d’intimidation. On peut parler de toutes ses qualités tennistiques, mais une de ses forces était de montrer qu’elle était persuadée qu’elle allait vous marcher dessus alors qu’elle devait être empreinte de doutes comme toutes les joueuses.»

Une jeunesse hors norme

Une image dure, cristallisée par la mythologie des Williams – celle d’une jeunesse dans le ghetto de Los Angeles – littéralement écrite par leur père. Richard Williams a maintes fois raconté avoir décidé du parcours des deux sœurs, plusieurs années avant leur naissance, après avoir découvert à la télé qu’une joueuse de tennis pouvait empocher 40.000 dollars à l’issue d’un tournoi. Il écrit un manuel de 78 pages détaillant par le menu le coaching auquel serait soumise sa future progéniture et pousse sa femme, Oracene, à jouer le jeu (quitte à forcer le destin en planquant sa pilule contraceptive…). Serena n’a que 18 mois lorsque la famille déménage ses cinq enfants à l’autre bout du pays, dans une des banlieues les plus dangereuses de Los Angeles: Compton. Une décision, de nouveau, forcée par Richard, qui entend construire le mental de ses filles et réduire son loyer pour dédier davantage du temps parental aux entraînements. Les petits prodiges ne tardent pas à faire parler d’eux au point que le gang local se serait organisé pour protéger le terrain sur lequel les filles s’échinaient avant et après l’école (pas question de lambiner de ce côté-là non plus, elles sont des élèves modèles, intelligentes). Mais la belle histoire du ghetto, qu’ils quitteront après huit ans, s’arrête là. Yetunde Price, la fille aînée d’Oracene, ne suivra pas la famille en Floride (elle est enceinte à ce moment-là). Elle sera tuée quelques années plus tard dans une fusillade visant son compagnon.

De cette jeunesse hors norme, des murs pourris de Compton aux clubs de tennis huppés pas forcément plus accueillants, les sœurs Williams développent une solidarité inouïe en dépit d’une rivalité théorique sur les courts. Serena parlera de Venus comme d’un modèle et d’une figure protectrice. «L’amour est la chose la plus forte qu’on puisse avoir. J’ai une sœur qui sait exactement ce que je traverse», détaillait-elle dans Sports Illustrated en 2014. «Elle sait tout de moi. C’est la seule personne à qui je peux vraiment parler après une défaite parce qu’elle sait ce que ça fait. Personne d’autre. Ils peuvent ressentir, ils peuvent essayer, mais ils ne sont pas au niveau. C’est la seule qui comprend.»

C’est qu’il y a un volet plus tendre à Serena Williams, plus privé aussi, qu’elle laisse davantage transparaître les années passant. Pas juste son goût pour les robes de princesse et les paillettes, mais une vraie bienveillance enfantine, comme en parle Marion Bartoli, qui a partagé son profil d’outsider: «Elle adore rigoler, faire des blagues enfantines, le karaoké. On a tellement eu une jeunesse sur les terrains de tennis qu’on est passées un peu à côté de l’enfance par rapport aux autres. Je crois que ça nous pousse à garder un esprit un peu enfantin.»

«Prête pour la suite»

Ces dernières années, depuis son retour à la compétition après la naissance de sa fille, en 2017, Serena Williams n’a pas caché courir derrière un 24e titre en Grand Chelem, façon d’égaler le palmarès de Margaret Court, dernière étape pour devenir «GOAT» incontestée: the greatest of all time (la meilleure de l’histoire). Une chimère. Non pas qu’un 24e, voire un 25e titres aient été a priori hors de portée – elle a habitué à l’exploit et est déjà revenue de loin, que ce soit après le décès de sa sœur ou après sa première embolie pulmonaire, en 2011, qui a failli lui être fatale–, mais parce que l’objectif n’avait pas tellement de sens. Le palmarès de Court a été constitué en bonne partie avant l’ère Open (lorsque les joueuses n’étaient pas professionnelles) et, surtout, essentiellement à l’Open d’Australie, à une époque où la plupart des joueuses internationales ne faisaient pas le déplacement. Le point de comparaison le plus pertinent reste le record longtemps détenu par Steffi Graf (22 Grands Chelems), dépassé par Serena Williams à l’Open d’Australie 2017… alors qu’elle était enceinte (elle l’a découvert la veille du premier tour).

Plus que le défi Margaret Court, le vrai moteur fut, précisément, la maternité: prouver qu’elle n’avait pas à choisir entre être mère, une bonne mère, et être joueuse au plus haut niveau. Peut-être le premier combat réellement perdu par Serena Williams, résumé dans une scène bouleversante du documentaire Being Serena, qui la suit pendant sa grossesse puis dans les longs mois de reprise du tennis après son accouchement cauchemardesque. Le film montre les relations tendues avec son entraîneur, Patrick Mouratoglou, qui semble ne plus savoir comment lui parler sans la faire sortir de ses gonds. Elle s’entraîne d’arrache-pied, s’épuise, sans parvenir à retrouver son poids de forme. Le Français finit par la prendre entre quatre yeux pour la confronter à ce qu’elle fait semblant de ne pas entendre depuis des semaines: elle doit cesser d’allaiter. Choisir le tennis. Et c’est une Serena qui s’écroule, petite fille en larmes face à ce qu’elle entend comme un reproche, refusant toujours d’entendre ce qu’il lui dit vraiment: «Je ne veux pas que tu croies que je n’ai pas fait les exercices, parce que je les ai faits. C’est dur parce que je fais tout, TOUT. Je ne suis pas paresseuse. J’essaie vraiment…»

Quatre ans et quatre finales de Grand Chelem plus tard, étonnament perdues, Serena Williams a fait du chemin. Prête pour un deuxième enfant, mais pas en tant que joueuse. Comme elle l’écrit dans Vogue à propos de son retrait des courts: «Ce n’est pas ce qu’il convient habituellement de dire, mais c’est une grande douleur pour moi. C’est la chose la plus dure que je puisse imaginer. Je le déteste. Je déteste devoir être à ce carrefour de ma vie. (…) Je ne veux pas que ça s’arrête mais, en même temps, je suis prête pour la suite.»

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