«Pourquoi j’ai accepté cette humiliation?»: Corinne Masiero («Capitaine Marleau»), victime d’inceste, se confie sans tabou

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Il est exceptionnel que deux chaînes française et belge programment le même contenu, en l’occurrence un film et un documentaire. C’est que le sujet est grave, encore tabou et surtout douloureux, et que ses conséquences anéantissent une vie. En complément du film « Un amour impossible » sur France 3, dans lequel brille Virginie Efira, adaptation du livre autobiographique de Christine Angot, a été diffusé « Inceste, le dire et l’entendre » sur la Trois, ce lundi 26 septembre. Plusieurs victimes, dont deux très jeunes, témoignent sans fard de leur vécu. Parmi elles, la comédienne Corinne Masiero. Dans le cinéma, elle est un cas à part. Sa singularité, son authenticité, son audace ne pouvaient que s’être nourries d’un parcours chaotique. Elle n’en a jamais fait mystère. Çà et là, dans les interviews, elle a distillé des bribes de son passé difficile.

Corinne Masiero a connu le harcèlement scolaire, les galères, la came, la rue et les agressions verbales et sexuelles qui vont avec. Elle a pourtant tu ce qu’elle révèle dans ce reportage. Pas délibérément, mais parce que comme d’autres victimes d’inceste et de viol, comme l’a expliqué aussi Flavie Flament, le cerveau a le don d’occulter ce souvenir traumatique pour se protéger. Jusqu’au jour où… « Pendant le premier grand confinement, je me suis dit : bon, ben on va faire le grand ménage. Je me retrouve avec ces espèces de valises, que j’ouvre et je retombe sur une photo et là il y a un truc qui se passe. Une drôle de sensation qui remonte : un beurk. C’est une photo noir et blanc sur la côte d’Opale, dans les dunes. Il y a ce cousin, à genoux dans le sable et moi au-dessus de lui et je me souviens très bien qu’il me met sur son dos, me tient par les poignets, et se balance pour frotter son pubis sur mon cou. Et là me sont remontés des flashs, dans le jardin à poil un soir quand je suis petite avec ce cousin, je me suis demandé ce que je foutais avec ce gars qui avait dix ans de plus que moi. Et après, je me souviens d’une sensation d’un tabouret où il commence à me toucher, son geste remonte sur mes seins, à me dire des trucs à l’oreille et tout ça remonte d’un coup », explique-t-elle.

Son récit rejoint les mêmes étapes émotionnelles que les autres intervenants : « Dans un premier temps, j’ai décidé d’enterrer ces sensations. » Corinne ferme les écoutilles, comme la plupart. Cette réaction paraît paradoxale aux yeux de ceux qui ne sont pas passés par là. Pourquoi ne pas avoir alerté à l’époque, pourquoi faut-il des années, voire des décennies, pour que la parole se libère ? « Ce qui tue, c’est le silence, c’est de ne pas pouvoir dire. Mais quand t’es môme, que tu ne sais pas ce que c’est, qu’on t’a juste dit que l’agression sexuelle, c’est dehors que cela se passe, que c’est des étrangers qui peuvent t’attaquer, et que tu comprends, plutôt que tu pressens, que tu ressens, qu’il t’arrive un truc malsain à l’intérieur de la famille, tu fermes ta gueule. On ne te le dit pas clairement, mais tu sens que c’est comme ça, qu’il ne faut pas toucher à la sacro-sainte famille », rétorque la comédienne avec son franc-parler.

Le droit d’être une femme

Parce qu’elle a senti aussi « qu’il faut clore l’histoire, qu’il faut se guérir », elle a entamé une psychanalyse. Exhumer ses souvenirs enfouis lui a fait relire son passé sous un autre jour. La force de ce documentaire est de montrer ce qu’engendre l’agression sexuelle. La victime est anéantie, son futur prend un virage dévastateur, comme l’avoue Corinne Masiero : « Une des conséquences de l’inceste pour moi a été de tapiner. Forcément tu te mets sur un même terrain où d’autres agressions sexuelles vont arriver. Tu te retrouves dans des situations où tu es en train de s… un mec dans le métro, où tu te fais passer dessus par deux, trois personnes dans une bagnole. Tu te dis : « Bon, il y a le bifton » et en même temps : « Pourquoi j’ai accepté cela, cette sodomie, cette humiliation ? » Maintenant, avec le travail que j’ai fait, avec le recul et mon vécu, je me rends bien compte qu’il y a un lien avec l’inceste. C’est dû à la destruction extérieure et intérieure, de son image et puis avec l’alcool, la came. Je pensais avoir maîtrisé le bazar, mais je maîtrisais que dalle. »

Heureusement, rien n’est jamais scellé dans un destin, la force de vie est plus forte que le malheur. C’est aussi une des leçons qu’apportent ces témoignages. Et que veut appuyer la comédienne : « Depuis que j’ai commencé une thérapie, j’ai réussi à accepter que j’étais une femme, que j’avais le droit et donc que je pouvais m’autoriser à me trouver séduisante, pas dans le sens de la séduction comme j’avais fait jusque-là pour me faire mal. Mais je peux m’autoriser à être moi, quoi, point. »