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Hadja Lahbib: «Dans les grands conflits de ce monde, la Belgique est une voix très écoutée»

Du Qatar au sommet de l’Otan à Bucarest en passant par l’Ukraine… Ministre des Affaires étrangères depuis 4 mois, Hadja Lahbib passe peu de temps en Belgique : « On veut tous que la guerre s’arrête mais il y a trop d’atrocités pour négocier ».
Entretien

Vous êtes allée en Ukraine avec le Premier ministre le week-end dernier. Une visite qui s’est fait attendre. Pourquoi cela a-t-il tant tardé ?

Il fallait que les agendas se libèrent de part et d’autre. Et le week-end dernier, c’était, en Ukraine, l’anniversaire de l’Holodomor, la commémoration d’une page sombre de leur histoire avec cette famine provoquée par Staline en 1932 et 1933 qui a tué des millions de personnes. Aujourd’hui se développe cette formidable initiative « Grain from Ukraine » dans laquelle la Belgique s’est inscrite (elle va y consacrer 10 millions, NdlR). Un beau geste de solidarité de l’Ukraine et du président Zelensky pour financer le transport de céréales depuis les ports ukrainiens vers des pays du sud afin d’y éviter la famine. On aide l’agriculture et l’économie ukrainiennes et on aide à éviter une crise alimentaire ailleurs dans le monde. Ça montre que ce monde globalisé a aussi quelque chose de très positif et de beau.

Que retenez-vous de votre visite en Ukraine ? Ce qui vous a choquée ou suscité de l’espoir ?

C’est d’être confrontée à toute cette horreur. On a visité des villages où il y a eu des exécutions, des tortures. On se rend compte de toute la sauvagerie, de la barbarie de la guerre. Il y a aussi ce message fort de résistance d’un peuple pour des droits, des valeurs qu’on croit acquises mais qui ne le sont pas et cela nous rappelle à la vigilance. La Russie attaque aujourd’hui l’Ukraine, mais où s’arrêtera-t-elle si on laisse cette rhétorique du plus fort gagner ? Ce serait la jungle. Quand on voit ces femmes laissées seules avec les enfants dans des villages à moitié démolis, à seulement 20 minutes de Kiev… Cette guerre hybride menée par les Russes, vicieuse puisqu’elle touche les points stratégiques comme les centrales énergétiques et vise à saper le moral. On s’installe dans une horrible guerre d’usure.

Une guerre d’usure peut durer longtemps : vous avez senti les Ukrainiens prêts à négocier ?

Quand on est confronté à des actes aussi barbares que des exécutions sommaires, de la torture, des enlèvements, des déportations de population et d’enfants, des pillages, aussi dans les musées, et là, on touche à l’identité même du peuple ukrainien (la Belgique apporte ici aussi son aide à l’Ukraine), je crois que c’est aux Ukrainiens de nous dire quand la diplomatie pourra reprendre sa place. Pour l’instant, le message, c’est qu’ils ont besoin d’armes pour résister, de boucliers antimissiles pour préserver leurs villes. Tout le monde a envie que la guerre se termine au plus vite. Mais là, il y a trop d’atrocités pour revenir à la table des négociations.

Vous n’avez plus aucun contact avec les autorités russes ?

Non. Au début de la guerre, on a renvoyé une partie de leur personnel : ils représentaient le pouvoir moscovite et étaient donc aussi un peu espions. Ils ont fait de même. On a réduit notre personnel à sa plus simple expression, ça permet de traiter encore les cas humanitaires et d’avoir un contact minimum avec les citoyens russes.

Cette agression russe fait aussi planer la menace d’une 3e guerre mondiale ou d’une apocalypse nucléaire. Cela angoisse les citoyens. Quel message pouvez-vous leur adresser ? Devons-nous être très inquiets ?

Il faut tout d’abord garder la tête froide. Si on soutient l’Ukraine, c’est pour que la guerre ne vienne pas jusqu’à nous. Les bases de la paix, c’est respecter le territoire de chacun, respecter l’identité des minorités, l’identité d’un pays, sa langue, son territoire. Quand on enfreint ces bases élémentaires, nous sommes tous en danger. Donc, il faut absolument aider l’Ukraine à gagner cette guerre (…) Nous sommes un des pays fondateurs de l’Union européenne. On défend ces valeurs car on sait que c’est le prix de la paix. La Belgique est réputée pour savoir jeter des ponts. Je suis à chaque fois très agréablement surprise de l’écoute et de l’influence que nous avons sur la scène internationale : dans les grands conflits de ce monde, la Belgique est une voix très écoutée. On a cette habitude d’entendre des points de vue différents, de les faire converger et de trouver une solution, un compromis qui met tout le monde d’accord.

Quand cette guerre s’arrêtera, sera-t-il possible de reprendre des relations diplomatiques plus ou moins normales avec la Russie ?

C’est un peu tôt pour se prononcer : la guerre est en cours et on ne sait pas comment elle s’achèvera. Ce que nous souhaitons, en tant que Belges, c’est faire la différence entre le peuple russe et le régime et maintenir un minimum de contacts avec ces citoyens russes, muselés par un dictateur, pour préparer justement la paix. La Belgique était opposée à l’interdiction de visas pour les citoyens russes ; il est important de leur permettre de quitter le pays, pour pouvoir exprimer un autre point de vue que celui du Kremlin.

On ne peut pas imaginer que les dirigeants russes évitent la Cour pénale internationale ?

On travaille déjà avec elle. J’ai rencontré le procureur Karim Khan sur la question de l’impunité. La Belgique a dégagé un budget spécifique pour aider la Cour pénale et la Cour internationale de justice. Il n’y aura pas d’impunité. Il faut que tous les crimes commis sur le territoire ukrainien, par qui que ce soit d’ailleurs, soient poursuivis. Deux experts belges en scènes de crime vont partir récolter les preuves qui serviront dans un procès. Une condition de la paix, c’est que justice soit rendue.

Cette guerre pose la question de notre approvisionnement énergétique : le combat que mène le MR pour prolonger plus de deux réacteurs nucléaires, c’est du pur bon sens ?

Le pur bon sens, c’est de diversifier nos ressources énergétiques, de diminuer notre dépendance et de trouver des solutions au niveau européen. Le point positif, c’est que ça nous pousse aussi à la transition énergétique et à trouver de nouveaux partenariats.

«Pas question de ne pas prendre ma carte du MR»

Hadja Lahbib a donc pris sa carte du MR. Cela a été demandé si gentiment qu’elle n’a pu refuser ? « Je ne voulais pas refuser, il n’en était pas question. C’est un geste technique qui devait se faire et s’est fait naturellement. » A-t-elle subi de la méfiance vu son arrivée surprise ? « J’ai reçu beaucoup de félicitations. Il y a peut-être des voix dissonantes dans la presse, c’est normal et compréhensible, car c’était inattendu. J’ai vite trouvé ma place et ça se passe très bien. »

Est-elle à 100 % derrière son président, parfois critiqué, même au MR ? « Il a une façon de parler franche qui plaît à une partie de la population. En tout cas, il a été choisi. J’avoue que je suis souvent à l’étranger et ne suis pas tout ce qui passe sur les réseaux sociaux. »

Cela la tente de poursuivre l’aventure aux élections de 2024 ? « 2024, pour moi et pour la Belgique, c’est la présidence tournante de l’Union européenne et ça se prépare maintenant. Ça, c’est dans mon agenda. Le reste, pas encore. Je vis mon engagement politique pleinement mais je ne pense pas encore à ma place sur les listes »

«Je vis des moments historiques, je le sais»

Ces quatre mois comme ministre ont-ils correspondu à l’idée que vous vous faisiez du métier ?

C’est très intense et j’ai bien conscience de vivre des moments historiques. Je sens toute la responsabilité, tout l’honneur aussi qui m’est donné de représenter la Belgique. L’Europe a pris huit paquets de sanctions contre la Russie. Était-ce imaginable il y a un an ? C’est un moment, je pense, qui sera très vite enseigné dans les livres d’histoire et je suis sûre que la Belgique y aura sa place.

L’instant le plus impressionnant pour vous et celui où vous vous êtes sentie le plus mal à l’aise ?

Le plus impressionnant, à la tribune des Nations unies, moins d’un mois après ma nomination, pour défendre la non-prolifération des armes nucléaires dans le monde. C’est la plus grande assemblée politique au monde. Le plus mal à l’aise… Aussi à New York, avec mon homologue iranien. Les manifestations éclataient en Iran, j’avais dénoncé la mort de Mahsa Amini, au risque de voir mon rendez-vous annulé. Là, on sent qu’on est sur un fil. Il y a des valeurs évidentes qu’on a envie de crier haut et fort mais mon rôle n’est pas celui d’une responsable d’ONG, c’est un rôle de discrétion, de dialogue, même avec des pays très difficiles avec lesquels on n’est pas du tout sur la même longueur d’onde. L’art de la diplomatie est de continuer à dialoguer. Je lui ai demandé la clarté sur l’assassinat d’Amini. Là, vous ne savez pas comment ça va se passer…

L’art du funambule aussi : quand vous portez un message sur les droits humains au Qatar, vous pensez à l’importance du partenaire commercial (gaz...) ?

Mon leitmotiv est de ne jamais faire quelque chose qui va à l’encontre de ce que je suis et de ce que je pense profondément : une ligne rouge que je ne franchirai jamais. J’ai proposé d’aller au Qatar pour y amener ce message (...) J’avais déjà rencontré mon homologue qatari aux Nations Unies et je l’ai trouvé assez ouvert, prêt à m’écouter et à dialoguer sur le respect des droits des femmes, des travailleurs, des droits humains, des droits des LGBT. Il faut être entier et votre interlocuteur sent que vous êtes sincère et pas là pour défendre des valeurs auxquelles vous ne croyez pas. Le Qatar est un jeune pays, né dans les années 70. Ils savent qu’ils ont des progrès à faire. Ils nous demandent de leur laisser le temps, ils disent avoir leur aile très conservatrice ; tous ne voulaient pas de la Coupe du monde, craignant sans doute d’être confrontés à des mœurs différentes. Il fallait absolument éviter un bashing qui finirait par les dégoûter, par leur faire dire que, quels que soient leurs efforts, ils seraient toujours critiqués. Ils en ont déjà fait, c’est reconnu par l’Organisation internationale du travail (…) Quand je leur dis qu’on ne peut avoir un partenaire économique ne respectant pas nos valeurs élémentaires, ils le comprennent. On continue à dialoguer, ils respectent la Belgique. Si on claque la porte, fini le dialogue. J’ai dit avoir été choquée par cet ambassadeur du Mondial qui parlait de l’homosexualité comme d’une déficience mentale ; mon homologue m’a répondu qu’il ne représentait pas les autorités qataries et il s’est distancié de tels propos. On a avancé là, non ?

Quand vous dites que la Chine est un partenaire, un rival et un potentiel ennemi, ça se passe comment ? L’ambassadeur chinois tempête ? On vous reproche d’y être allée trop fort ?

C’est le rôle de l’ambassadeur de demander une explication. Il l’a eue, même si je ne l’ai pas reçu et ça s’arrête là : il n’y a ni menaces, ni représailles. La Chine est un partenaire compliqué, un rival systémique et un concurrent. Un partenaire avec qui il est toujours plus difficile de collaborer, ça vaut pour toute l’Europe, je crois.

D.SW.

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